Les alpinistes sans oxygène sont désormais les seules vedettes d’un Everest presque désert. Alors que la saison printanière 2026 touche à sa fin et que les files d’attente interminables ne sont plus qu’un souvenir, une poignée de grimpeurs d’exception s’apprêtent à tenter l’une des choses les plus difficiles qui soit : atteindre le toit du monde en respirant l’air raréfié de l’altitude, sans la moindre bonbonne. C’est dans ces derniers jours que se jouent certaines des histoires les plus fascinantes de la saison — loin des foules, dans un silence presque irréel à plus de 8 000 mètres.
Je suis ces expéditions de très près depuis le camp de base, et ce qui se passe en ce moment sur la montagne mérite vraiment qu’on s’y attarde.
Sommaire
ToggleUne montagne enfin silencieuse
Il y a encore dix jours, les pentes de l’Everest ressemblaient à un embouteillage sur l’A6 un vendredi soir de juillet. Des centaines d’alpinistes encordés, attendant leur tour dans le froid mordant, consommant leur oxygène en faisant le pied de grue. Aujourd’hui, c’est une tout autre atmosphère.
SummitClimb a rapporté que seulement trois ou quatre alpinistes atteignaient le sommet par journée, contre des dizaines lors des fenêtres météo de mai. Les conditions décrites sont « légèrement froides avec des vents modérés » — ce qui, à cette altitude, reste un défi colossal, mais constitue une fenêtres réaliste pour les plus expérimentés.
L’équipe d’Alpine Ascents International, menée par Ben Jones, a profité de cette accalmie pour placer ses membres au sommet. Madison Mountaineering a fait de même, avec un deuxième groupe encore en route depuis le Camp 4, visant le 26 mai. Elite Exped, dirigée par le légendaire Nirmal Purja, et une équipe de 14 membres de SummitClimb sont également dans leur dernière ligne droite.
Ce calme relatif n’est pas anodin : il donne aux alpinistes sans oxygène un avantage précieux. Moins de monde sur la voie de corde signifie moins d’attente dans le froid, moins de risques d’hypothermie, et une gestion de l’effort bien plus fluide.
Les trois solitaires de l’Everest sans oxygène ni sherpa
C’est ici que ça devient vraiment impressionnant. Cette saison, seulement trois alpinistes ont tenté l’Everest sans oxygène et sans assistance sherpa. Trois. Sur les centaines de permis délivrés.
- Saulius Damulevicius (Lituanie) — après plusieurs jours épuisants au Camp 3 à lutter contre les vents et l’air raréfié, il a rejoint le Camp 4 et s’apprête à lancer son assaut sommital ce soir même.
- Bartek Ziemski (Pologne) — skieur de haut niveau, il tente une ascension-descente à skis, sans oxygène ni soutien, ce qui en ferait un exploit absolument unique.
- Marcelo Segovia (Équateur) — moins médiatisé, mais tout aussi engagé dans cette aventure humaine hors norme.
Ce qui me frappe dans ces tentatives, c’est l’isolement total qu’elles impliquent. Pas de sherpa pour fixer les cordes en avance, pas de relais en oxygène, pas de filet de sécurité logistique. C’est une vision de l’alpinisme qui remonte aux grandes heures de Messner ou Habeler — et qui reste aujourd’hui extrêmement rare sur un Everest de plus en plus « commercialisé ».
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Justin Sackett et Kristin Harila, deux approches différentes
À côté de ces trois purs alpinistes, d’autres grimpeurs gravitent autour du sans-oxygène avec des approches plus nuancées — ce qui n’enlève rien à la difficulté de leur projet.
Justin Sackett, Américain, progresse avec son sherpa Tenjing vers le sommet, avec un timing serré : Camp 3 aujourd’hui, Camp 4 demain, sommet le 27 mai. Sa tentative est suivie de près, notamment parce qu’il avait dû interrompre une précédente ascension.
Kristin Harila, Norvégienne et détentrice de plusieurs records sur les 8 000, est actuellement au Camp 3. Son objectif initial était ambitieux : réaliser un triple ascension sans oxygène de l’Everest, du Lhotse et du Nuptse — ce qu’on appelle parfois le « Grand Chelem népalais ». Elle a réussi le Nuptse sans bonbonne. Sur le Lhotse, elle a dû recourir à l’oxygène en haute altitude. Pour ce troisième sommet, la décision n’est pas encore annoncée.
Ce genre de dilemme — continuer sans oxygène au risque de tout compromettre, ou accepter le compromis — est exactement ce qui rend l’alpinisme de haut niveau aussi humain. Il n’y a pas de honte dans le compromis à 8 500 mètres. L’important, c’est de redescendre.

Photo : pelliotglobal
La guerre des records de vitesse relancée
Si les tentatives en style alpin « pur » sont captivantes, les FKT (Fastest Known Time) ajoutent une autre dimension au spectacle de cette fin de saison.
Karl Egloff, l’alpiniste-coureur équato-suisse, s’entraîne actuellement au camp de base du Pumori en attendant une meilleure fenêtre météo. Son projet : un aller-retour sans oxygène depuis le camp de base de l’Everest, sans escale. Un format qui, s’il aboutit, serait absolument dingue en termes d’effort physique soutenu.
De son côté, Tyler Andrews a vécu une tentative chaotique : d’abord sans oxygène, puis contraint de s’en procurer en cours de route, avant de redescendre au camp de base. Il repart mercredi soir pour une nouvelle tentative de FKT sans oxygène. Ce genre de rebond mental, après un échec aussi visible, force l’admiration.
Ces deux-là pourraient bien se retrouver sur la montagne en même temps — ce qui créerait une confrontation informelle mais terriblement symbolique entre deux des meilleurs alpinistes-athlètes du moment.
Une saison historique côté chiffres
Pendant que les derniers grimpeurs s’élancent, le camp de base se démantèle à vue d’œil. Les tentes disparaissent, le personnel plie bagages. Il reste juste assez de logistique pour accueillir dignement ceux qui n’ont pas encore terminé leur aventure.
Les premiers bilans sont éloquents. Selon Khimlal Gautam, coordinateur du bureau gouvernemental au camp de base, 879 ascensions avaient déjà été enregistrées samedi dernier. Avec les sommets de cette dernière semaine, le total final pourrait dépasser le record absolu de 891 ascensions en une saison, établi en 2019.
Voici ce qui distingue 2026 de 2019 :
- 100% des ascensions ont eu lieu côté népalais, contre une répartition entre versants népalais et tibétain en 2019.
- Cela explique les files d’attente spectaculaires observées lors des journées de pointe.
- Le Nepal a délivré un nombre record de permis, générant des recettes importantes pour le gouvernement.
- La saison a débuté tôt, avec des fenêtres météo favorables dès début mai.
- Plusieurs records individuels ont été battus ou approchés cette année.
C’est un paradoxe fascinant : une saison de masse absolue, et pourtant, en marge, quelques-uns des alpinismes les plus purs et les plus exigeants qui soient.
Mon regard sur cette fin de saison
Personnellement, suivre ces dernières tentatives sans oxygène me rappelle pourquoi j’aime l’alpinisme au-delà des sommets eux-mêmes. Ce qui se joue là-haut en ce moment, c’est une forme de résistance silencieuse à la standardisation de la haute altitude. Pas de circuit guidé, pas de bouteille de secours, pas de confort relatif : juste des poumons, des jambes, et une volonté qu’on peine à imaginer depuis ici.
Saulius Damulevicius qui repose au Camp 4 avant son assaut cette nuit, Egloff qui attend son heure au Pumori, Andrews qui repart de zéro mercredi — ces histoires méritent autant d’attention que les records de vitesse ou les premières ascensions médiatisées.
La montagne, elle, ne fait pas de distinction. Elle est simplement là.
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FAQ — Everest sans oxygène
Combien d’alpinistes tentent l’Everest sans oxygène chaque année ?
C’est un phénomène infinitésimal par rapport à la masse des expéditions commerciales.
- Les statistiques : En règle générale, moins de 5 % des personnes qui s’attaquent à l’Everest tentent l’expérience sans l’aide d’oxygène supplémentaire. La quasi-totalité des grimpeurs utilise des masques et des bouteilles dès le Camp II ou le Camp III.
- L’exception de 2026 : Lors de la saison de printemps 2026, la rareté de ce style s’est encore confirmée : seuls trois alpinistes d’élite ont poussé l’engagement jusqu’à tenter l’ascension de manière pure, c’est-à-dire sans oxygène artificiel et sans l’assistance personnelle d’un Sherpa de haute altitude.
Quelle est la différence entre « sans oxygène » et « sans sherpa » ?
Ces deux expressions désignent deux piliers bien distincts de l’éthique et du style en alpinisme.
- Sans oxygène : Cela signifie que l’alpiniste refuse d’inhaler de l’oxygène artificiel contenu dans des bouteilles. Il progresse en autonomie respiratoire complète, acceptant une baisse drastique de ses capacités physiques et un risque démultiplié de gelures et d’œdèmes dus à l’hypoxie sévère au-dessus de 8 000 mètres.
- Sans sherpa : Cela implique que le grimpeur ne dispose pas d’un guide ou d’un porteur d’altitude personnel pour porter sa tente, sa nourriture ou installer ses camps d’altitude à sa place. Combiner le « sans oxygène » et le « sans sherpa » constitue le sommet de l’engagement en style alpin dans l’Himalaya.
Qu’est-ce qu’un FKT sur l’Everest ?
Le FKT, ou « Fastest Known Time » (Temps le Plus Rapide Connu), transpose la course de vitesse pure sur les pentes du plus haut sommet du monde.
- Le principe : Il s’agit d’établir une marque chronométrique de référence sur un parcours précis, généralement le trajet aller-retour ou la montée seule depuis le camp de base jusqu’au sommet de 8 848 mètres.
- L’éthique de vitesse : Les athlètes qui visent un FKT s’élancent avec un équipement ultra-léger et se passent généralement d’oxygène de rechange pour maximiser leur vitesse de progression, s’appuyant uniquement sur leur endurance cardiovasculaire et leur acclimatation préalable.
La saison 2026 est-elle vraiment historique en termes de fréquentation ?
Oui, les chiffres d’affluence ont frôlé des sommets jamais observés sur le versant sud.
- La ruée vers le sommet : À seulement sept jours de la fermeture officielle des voies par les Icefall Doctors, les autorités comptabilisaient déjà 879 réussites au sommet pour la seule saison 2026.
- Un record unilatéral : Avec plusieurs vagues de grimpeurs encore engagées dans les derniers créneaux météo, cette saison était en passe de détrôner le record absolu de 2019 (891 ascensions). La spécificité majeure de 2026 réside dans le fait que cette concentration extrême s’est opérée quasi exclusivement du côté népalais de la montagne, la face nord tibétaine étant restée très restrictive.
À propos de OutWild
Salut, moi c’est Karim Akachar. Alpiniste et himalayiste passionné, fondateur du média Outwild, je pratique l’alpinisme en solo ou en binôme, principalement en style alpin. À travers mes expéditions, je partage des récits de terrain, des conseils techniques et mon expérience de la montagne, avec l’envie de transmettre les valeurs d’autonomie, d’engagement et de respect du milieu alpin.
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En Alpinisme, la base c'est la question : "Est-ce que je peux mourir parce que je n'aurais pas emmené ce…
Tout à fait !
Incroyable la tentative du japonais Yuichiro Miura. Descendre en parachute, fallait y penser 😂😂
4 messages sur “Everest sans oxygène : les derniers alpinistes sous les projecteurs en cette fin de saison record”
Justin ? C’est pas le pote à Ryan mitchell qui a abandonné à cause d’une gastro qui a empiré ?
C’est bien lui, tout à fait !
j’ai jamais aimé les records avec le temps…vouloir faire vite dans une discipline où tu es censé admirer, savourer l’endroit, ça n’a pas de sens
Je comprends ton point de vue. En montagne, beaucoup recherchent avant tout l’expérience, les paysages et le temps passé là-haut. Et tant mieux !
Mais pour certains alpinistes, le “fast & light” est aussi une discipline à part entière : il ne s’agit pas seulement d’aller vite, mais d’optimiser ses mouvements, son endurance et son engagement technique.
Au final, chacun vit la montagne différemment : certains contemplent, d’autres cherchent la performance… et parfois les deux peuvent coexister.