Le ski sur l’Everest fascine autant qu’il terrifie. Depuis les premières tentatives spectaculaires des années 1970 jusqu’aux exploits quasi-solitaires du printemps 2026, cette discipline de l’extrême n’a cessé de repousser ce qu’on croyait humainement possible. Descendre à ski ou en snowboard depuis le sommet du monde — 8 849 mètres, zone de la mort, glace vive, vents dévastateurs — reste l’un des défis les plus vertigineux du sport de montagne. Qui s’en est le plus approché ? Et surtout, à quel prix ?
Je suis passionné par ces histoires depuis des années. Ce qui m’attire, c’est qu’elles ne racontent pas seulement de l’exploit : elles révèlent des choix philosophiques profonds sur ce qu’est l’alpinisme, ce que valent les compromis, et où s’arrête vraiment la performance.

Sommaire
ToggleLes pionniers des années 1970 : prouver que c’était possible
En 1970, personne ne savait vraiment si un être humain pouvait faire des virages contrôlés au-delà de 8 000 mètres. C’est dans ce contexte que Yuichiro Miura organisa l’une des expéditions les plus spectaculaires — et les plus controversées — de l’histoire himalayenne.
Le 6 mai 1970, après avoir attendu qu’une heure que le vent se calme, Miura s’élança depuis 8 150 mètres sur la face du Lhotse avec un parachute de freinage accroché dans le dos. Il atteignit 160 km/h en quelques secondes. Moins de deux minutes et dix secondes plus tard, il heurtait une pierre, perdait le contrôle et chutait 300 mètres, s’arrêtant miraculeusement à 150 mètres d’une crevasse ouverte. Sauvé par son casque en fibre de verre et un épais matelas de protection.
C’était moins du ski que de la survie filmée. Mais c’était réel, et ça a tout changé dans les têtes.
L’expédition fut endeuillée par la mort de six sherpas dans l’effondrement de la cascade de glace du Khumbu — une réalité que les récits épiques ont souvent tendance à minimiser.

Yuichiro Miura à l’Everest en 1970. Photo : Snowbrains
Hans Kammerlander et la descente partielle du versant nord
Le 24 mai 1996, l’Altoatésin Hans Kammerlander accomplit quelque chose de stupéfiant : il grava l’Everest par la voie nord classique en 16h45 depuis le camp de base avancé, en solitaire, sans oxygène, sans cordes fixes, skis sur le dos.
Une fois au sommet, il chaussa ses skis. Le problème : des bandes rocheuses dénudées l’obligèrent à déchausser et à désescalader 250 mètres de dénivelé supplémentaires avant de reprendre la descente. Du point de vue de la continuité, la ligne était rompue.
En 2025, quand Bargiel a réalisé sa descente complète, Kammerlander a explosé dans les médias autrichiens. Dans une interview à Der Standard, il a défendu sa descente avec une franchise désarmante :
« Si j’avais su tout ce tapage que cela allait provoquer, j’aurais bien sûr laissé les skis aux pieds, même si cela aurait été stupide. »
Il n’avait pas tort sur un point : son ascension était d’une pureté rare. Pas de sherpas pour porter ses affaires, expédition bouclée en moins de 24 heures. Deux sherpas l’avaient précédé pour installer une tente à 7 700 m — nuance importante que ses détracteurs signalèrent aussitôt.

Hans Kammerlander skie sur l’Everest. Photo : Hans Kammerländer
2000-2002 : la révolution de la continuité et l’entrée du snowboard
La première descente continue à ski : Davo Karnicar
Le 7 octobre 2000, le Slovène Davo Karnicar réalisa ce que personne n’avait encore fait : descendre à ski depuis le sommet de l’Everest jusqu’au camp de base, sans jamais déchausser. Cinq heures de descente, cascade de glace du Khumbu franchie, ressaut Hillary passé.
Le compromis était réel : oxygène supplémentaire à la montée, cordes fixes, soutien d’une expédition commerciale. Mais la ligne était ininterrompue. Pour la première fois.

Marco Siffredi, juste avant d’entamer une descente en snowboard vers le couloir Hornbein. Photo : Archives Marco Siffredi
Gatt et Siffredi : deux approches du snowboard
En mai 2001, l’Autrichien Stefan Gatt tenta quelque chose d’encore plus radical sur la face nord : snowboard, sans oxygène, sans sherpas. Il dut pourtant déchausser pendant près de 1 000 mètres de dénivelé après avoir abandonné le couloir de Norton pour rejoindre la voie classique. La ligne était fragmentée, mais le style alpin, lui, était intact.
Le lendemain, le Français Marco Siffredi, 22 ans, réalisa la première descente continue en snowboard depuis le sommet, par l’intégralité du couloir Norton. Une réussite incontestable — avec oxygène supplémentaire et soutien de sherpas, mais sans interruption de ligne.
Un an plus tard, Siffredi revint pour tenter une ligne encore plus raide : le couloir Hornbein. Il disparut dans la paroi. Son corps ne fut jamais retrouvé.

Tomas Olsson. Photo : Fredrik Schenholm
La face nord et ses tragédies
Norton, cordes et un rappel fatal
Au printemps 2006, le Norvégien Tormod Granheim et le Suédois Tomas Olsson tentèrent la première descente intégrale à ski de la face nord par le couloir Norton. Un projet ambitieux, une exécution sous tension permanente.
À environ 8 500 mètres, une barre rocheuse les força à un rappel. Un point d’ancrage céda. Olsson fit une chute de 2 500 mètres. Granheim, incapable de localiser son compagnon, continua seul jusqu’au Col Nord. Il parla plus tard de cette journée dans son livre På ski fra Everest comme de l’une des plus éprouvantes de son existence.
Granheim réussit malgré tout la première descente à ski de la face nord par le couloir Norton — avec oxygène, avec un rappel forcé, et avec une tragédie qui hante encore le récit.
L’ère moderne : style, logistique et débat philosophique et la Super Directe en 2025
Le 15 octobre 2025, l’Américain Jim Morrison réalisa la première descente à ski de la voie Super Directe sur la face nord — une ligne mythique à 50° de moyenne, neige et glace vive sur 4 heures et 5 minutes de descente.
Les puristes ont aussitôt pointé les limites : ascension très assistée (équipe Alpenglow Expeditions, sherpas, cordes fixes, oxygène), et une dalle rocheuse l’ayant contraint à un rappel de 200 mètres. Mais Morrison n’avait pas prétendu autre chose. Son objectif était la maîtrise technique du ski sur une ligne considérée comme la plus difficile de la montagne. Il l’a atteint.
National Geographic a tout documenté. Le résultat est époustouflant à regarder.
Bargiel : première descente complète sans oxygène
22 septembre 2025. Le Polonais Andrzej Bargiel, 37 ans, devint le premier homme à gravir et descendre l’Everest à ski sans oxygène supplémentaire — du sommet au camp de base, par la voie normale côté népalais.
Il quitta le camp de base le 19 septembre à 4h30 du matin, effectua des rotations d’acclimatation jusqu’au camp 4 sur le Col Sud à 7 900 mètres, puis repartit pour le sommet le 21 septembre à 23h24. Il passa près de 16 heures dans la zone de la mort avant d’atteindre le sommet.
La descente ne fut pas sans compromis : son frère Bartek pilotait un drone depuis le camp de base pour guider Andrzej à travers le labyrinthe de la cascade de glace du Khumbu. Seize sherpas avaient préparé la voie lors de l’ascension. Bargiel lui-même reconnaît ces aides sans détour — ce qui lui vaut une crédibilité que ses détracteurs auraient du mal à lui retirer.

Ziemski, mai 2026 : l’exploit qui change tout
Et puis il y a Bartek Ziemski. Trente ans, Polonais, zéro sponsor, zéro compte Instagram, zéro drone.
Le 12 mai 2026, Ziemski gravit et skia le Lhotse, quatrième plus haut sommet du monde, sans oxygène supplémentaire ni assistance de sherpas. Une semaine de repos au camp de base. Puis l’Everest.
Le 19 mai 2026, il somma l’Everest sans oxygène ni sherpas, puis skia sans s’arrêter jusqu’au camp de base — moins de cinq heures et demie pour les 3 485 mètres de dénivelé.
Avec cette descente, Ziemski devient le deuxième homme à réussir l’ascension et la descente à ski de l’Everest sans oxygène, après Bargiel. Une performance d’autant plus singulière qu’elle fut réalisée sans assistance de sherpas, sans sponsors et sans équipe de tournage.
Ce qui le distingue nettement de tous ses prédécesseurs :
- Aucun sherpa sur l’itinéraire
- Aucun oxygène supplémentaire
- Aucun drone de guidage
- Aucune équipe commerciale
- Lhotse et Everest en une seule saison printanière
Ziemski est connu pour être l’un des athlètes les plus discrets du milieu — ce qui rend ses exploits encore plus saisissants. Il a utilisé les échelles fixes installées par les Icefall Doctors dans la cascade de glace, comme chaque alpiniste sur la voie normale. Ce seul compromis — inévitable pour tous — le sépare encore de l’idéal puriste absolu.
Questions sans réponse définitive
Le débat philosophique ne se résoudra pas facilement. Quelques points de friction qui reviennent dans toutes les discussions d’experts :
Une descente peut-elle être « indépendante » si le skieur traverse la cascade de glace sur des échelles installées par des agences commerciales ? Pour les puristes stricts, non. Pour les réalistes, c’est inévitable à l’heure actuelle.
L’utilisation d’un drone de guidage dans la cascade de glace change-t-elle fondamentalement la nature de l’exploit ? Bargiel dit non. Ziemski s’en est passé.
Une ligne partielle avec ascension alpine pure vaut-elle plus qu’une descente continue avec assistance logistique importante ? Kammerlander défend la première option avec conviction. Les chiffres plaident pour la seconde.
Le changement climatique rend-il la pureté encore plus impossible ? Les couloirs Norton et Hornbein se dépouillent chaque année davantage. Maintenir une ligne de neige continue du sommet à la base devient, saison après saison, un objectif environnemental autant qu’athlétique.
FAQ
Qui a réalisé la première descente à ski complète de l’Everest ?
L’histoire du ski extrême sur le toit du monde est marquée par deux exploits majeurs et distincts.
- La première historique : C’est le Slovène Davo Karničar qui est entré dans la légende en octobre 2000 en réalisant la toute première descente intégrale à ski de l’Everest par le versant sud (Népal). Il a réussi la prouesse de rejoindre le camp de base sans jamais déchausser, bien qu’il ait évolué en utilisant de l’oxygène de synthèse et en s’appuyant par endroits sur les cordes fixes pré-installées.
- La performance sans oxygène : Il aura fallu attendre un quart de siècle pour voir cet exploit réitéré dans un style plus épuré. En septembre 2025, le Polonais Andrzej Bargiel a signé la première descente complète de la montagne sans recourir à la moindre assistance d’oxygène artificiel, repoussant les limites de l’endurance humaine.
Bartek Ziemski a-t-il skié l’Everest sans aucune aide extérieure ?
L’alpiniste polonais a signé une descente historique caractérisée par un niveau d’autonomie exceptionnel.
- Un style ultra-épuré : Le 19 mai 2026, Bartek Ziemski est parvenu à dévaler les pentes de l’Everest sans utiliser d’oxygène en bouteille et sans l’assistance technique ou logistique de Sherpas d’altitude. Cette approche ultra-légère fait de sa performance la descente à ski la plus autonome et indépendante jamais enregistrée à ce jour.
- Le compromis de la cascade de glace : L’autonomie totale reste cependant relative sur une voie aussi fréquentée. Pour franchir la redoutable cascade de glace du Khumbu et rallier le camp de base, Ziemski a dû emprunter les passerelles et les échelles métalliques fixes installées et entretenues par les agences de guides commerciales, un passage obligé et incontournable pour sécuriser ce secteur mouvant.
La descente à ski idéale de l’Everest a-t-elle jamais été réalisée ?
Non, le fantasme de la descente absolue et sans la moindre concession demeure à ce jour invaincu.
- Le défi du style alpin pur : Pour qu’une descente soit jugée « idéale » par l’élite de la communauté montagnarde, elle doit s’inscrire dans une démarche de style alpin intégral : une ascension en autonomie à 100 %, sur une montagne vierge de toute infrastructure humaine (sans cordes fixes, sans traces préalables et sans camps pré-établis), couplée à une glisse continue du point culminant jusqu’au pied du massif.
- Le Graal de l’Himalayisme : Enchaîner une telle montée sans oxygène artificiel avec une glisse fluide et ininterrompue en ski ou en snowboard relève encore de l’utopie technique. Ce projet ultime reste le chef-d’œuvre absolu qui attend d’être tracé par les futures générations de skieurs de l’extrême.
Marco Siffredi a-t-il skié l’Everest ?
Le surdoué français a marqué à jamais l’histoire de la montagne avant d’y laisser sa vie.
- Le triomphe du couloir Norton : En mai 2001, alors âgé de seulement 22 ans, le snowboardeur chamoniard Marco Siffredi a stupéfié le monde de la glisse en accomplissant la première descente continue en snowboard depuis le sommet de l’Everest, en s’engageant dans le vertigineux et technique couloir Norton sur la face Nord.
- Le drame du Hornbein : Poussé par sa passion, il est retourné sur la montagne un an plus tard, en septembre 2002, pour s’attaquer au mythique couloir Hornbein, une ligne encore plus raide et engagée. Après avoir atteint le sommet dans des conditions météo éprouvantes, il s’est élancé dans la pente avant de disparaître à tout jamais dans la tempête. Malgré les recherches, son corps n’a jamais été retrouvé.
À propos de Simon Schillaci
Passionné de trek, de randonnée et de nature sauvage, je partage mes aventures outdoor à travers les montagnes, les sentiers et les grands espaces. Entre exploration, voyage et dépassement de soi, je vis chaque expédition comme une nouvelle découverte du monde naturel.
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Tout à fait !
Incroyable la tentative du japonais Yuichiro Miura. Descendre en parachute, fallait y penser 😂😂
2 messages sur “Histoire du ski sur l’Everest : descentes les plus audacieuses du toit du monde”
merci Simon pour cet article
Incroyable la tentative du japonais Yuichiro Miura. Descendre en parachute, fallait y penser 😂😂