Le Makalu style alpin revient au cœur de l’actualité himalayenne en cet automne 2026. Deux alpinistes russes, Denis Aleksenko et Artem Tsentsevitsky, s’apprêtent à retenter ce cinquième sommet du monde, mais cette fois avec une méthode radicalement différente de celle de l’an dernier. Fini les cordes fixes posées sur les passages les plus exposés : place à une ascension légère, rapide, sans oxygène ni assistance extérieure. Un choix qui, sur un 8000 aussi austère que le Makalu, relève presque du pari.
Je suis toujours à l’affût de ce genre d’expéditions parce qu’elles racontent quelque chose de plus profond que la simple course au sommet. Elles disent où en est vraiment l’alpinisme himalayen aujourd’hui, entre commercialisation galopante et retour discret à une philosophie plus pure de la montagne. Le duo russe s’inscrit clairement dans cette seconde catégorie, et leur trajectoire mérite qu’on s’y attarde.
Sommaire
ToggleQui sont Denis Aleksenko et Artem Tsentsevitsky
Ce ne sont pas des inconnus sur les hauts sommets. Les deux grimpeurs partagent une culture de la cordée réduite, héritée d’une école russe qui a toujours privilégié l’engagement personnel à la logistique lourde. Leur première tentative sur le Makalu, l’année précédente, avait déjà donné le ton : autonomie quasi totale, absence de porteurs d’altitude au-delà du camp de base, et une gestion du risque assumée jusqu’au bout.
Sur les réseaux sociaux, ils ont résumé leur philosophie sans détour : « Cette année, nous avons radicalement changé notre stratégie d’ascension et nous nous préparons à gravir le Makalu en style alpin ». Une phrase courte, mais qui en dit long sur l’ambition du projet.
Une école d’alpinisme qui refuse la facilité
Ce qui frappe chez ces deux grimpeurs, c’est leur refus systématique des raccourcis logistiques. Beaucoup d’expéditions actuelles sur les 8000 népalais s’appuient sur des équipes de sherpas qui équipent la voie en amont, posent des cordes fixes du camp de base jusqu’au sommet et acheminent le matériel par portage. Aleksenko et Tsentsevitsky ont fait un choix inverse, plus proche de l’esprit originel de l’alpinisme himalayen tel qu’il se pratiquait avant l’explosion du tourisme d’altitude.
Retour sur l’échec, ou plutôt l’apprentissage, de l’an dernier
Leur première tentative n’avait rien d’un simple galop d’essai. L’année passée, le duo avait opté pour une méthode traditionnelle, avec quelques longueurs de corde fixe installées aux endroits les plus techniques. Pour le reste, ils étaient livrés à eux-mêmes sur la montagne, une situation d’ailleurs assez fréquente en automne, saison nettement moins fréquentée que le printemps sur cette face du Népal.
Les conditions ne leur avaient fait aucun cadeau. Ils ont dû tracer leur propre chemin dans une neige profonde et instable, multipliant les allers-retours entre les camps pour sécuriser leur progression et s’acclimater correctement. Lors de leur ultime poussée, ils avaient atteint environ 7 700 mètres avant de faire demi-tour, à un peu moins de 800 mètres du sommet. Une décision difficile, mais lucide, qui témoigne d’une gestion du risque plutôt rare dans un milieu où la pression de la performance pousse parfois à insister au-delà du raisonnable.
C’est justement cette expérience accumulée qui semble avoir nourri leur nouvelle stratégie. Plutôt que de refaire la même chose en espérant un résultat différent, ils ont repensé entièrement leur approche.
Pourquoi le style alpin change absolument tout sur un 8000
Pour qui ne baigne pas dans le milieu, la nuance entre méthode traditionnelle et style alpin peut sembler anecdotique. Elle ne l’est pas du tout. L’expédition dite « traditionnelle », ou himalayenne, repose sur l’installation progressive de camps fixes reliés par des cordes, avec des allers-retours répétés pour acclimater le corps et acheminer le matériel. C’est plus sûr, plus lent, mais aussi beaucoup plus lourd en logistique.
Le style alpin, lui, inverse la logique. On grimpe en une seule poussée, sans redescendre, en portant soi-même tout son matériel, sans corde fixe ni oxygène additionnel dans la grande majorité des cas. C’est la méthode qui a fait la légende de figures comme Reinhold Messner ou plus récemment de grimpeurs comme Ueli Steck. Elle exige une forme physique irréprochable, une lecture parfaite de la météo, et une tolérance au risque nettement supérieure, puisqu’il n’existe pas de filet de sécurité en cas de coup dur en haute altitude.
Les protocoles à respecter avant l’ascension finale
Fidèles à cette discipline exigeante, Aleksenko et Tsentsevitsky ne se sont pas jetés directement sur le Makalu. Ils suivent un protocole d’acclimatation rigoureux, condition sine qua non pour espérer tenter un sommet de plus de 8 000 mètres sans oxygène et sans multiplier les rotations. Concrètement, cela signifie :
- s’acclimater progressivement sur un autre géant himalayen avant l’objectif final
- limiter au maximum le temps passé en haute altitude pour préserver l’organisme
- surveiller de très près les fenêtres météo, puisqu’une seule tentative doit suffire
- réduire le poids du matériel emporté à l’essentiel vital
- renoncer à toute assistance en oxygène supplémentaire durant la poussée sommitale
Cette check-list paraît simple sur le papier, mais elle demande une discipline de fer sur le terrain, où chaque gramme compte et où la moindre erreur d’appréciation peut coûter cher.
L’acclimatation sur le Manaslu, une étape stratégique
Pour préparer leur organisme à l’altitude sans épuiser leurs organismes sur le Makalu lui-même, les deux Russes ont choisi de s’acclimater sur le Manaslu, qui culmine à 8 163 mètres. Ils ont pris la direction de Samagaon en début de semaine, à la tête d’une petite cordée, et se trouvent désormais au camp de base.
Ce choix n’a rien d’anodin. Le Manaslu est régulièrement utilisé par les grimpeurs de haut niveau comme tremplin d’acclimatation avant un objectif plus exigeant, car il permet de solliciter le corps à des altitudes proches de celles rencontrées ensuite, sans consommer l’énergie nécessaire à l’ascension finale du sommet principal. C’est une stratégie que l’on retrouve régulièrement chez les alpinistes qui visent des enchaînements ou des ascensions rapides sur les plus hauts sommets du globe.
Une fois cette phase terminée, le duo redescendra se reposer avant de basculer vers le Makalu pour l’ultime tentative, celle qui doit se jouer en une seule et unique montée, sans retour en arrière.
Le makalu, un sommet à part parmi les géants népalais
Culminant à 8 463 mètres, le Makalu occupe la cinquième place mondiale par l’altitude, mais il se distingue surtout par sa forme, une pyramide effilée aux arêtes acérées qui laisse peu de place à l’erreur. Contrairement à l’Everest ou au Manaslu, dont la fréquentation a explosé ces dernières années, le Makalu reste un sommet relativement confidentiel, surtout en automne.
Cette faible affluence a un revers direct pour une expédition en style alpin : l’absence d’autres équipes signifie l’absence de voie déjà tracée, de cordes fixes posées par d’autres, ou de camps déjà installés sur lesquels s’appuyer en cas de besoin. C’est justement ce point qui constitue, à ce jour, le principal défi du projet russe.
Seuls sur la montagne, un vrai casse-tête logistique
Le paradoxe est presque cruel : pour qu’une ascension en style alpin garde tout son sens sportif, il faut idéalement qu’aucune autre expédition n’ait déjà équipé la voie avant. Mais dans les faits, l’absence totale d’autres équipes complique aussi considérablement la tâche, car il n’existe alors personne pour ouvrir la trace dans la neige fraîche, ni pour sécuriser les passages les plus délicats.
Certains organisateurs locaux ont bien annoncé des expéditions sur le Makalu pour cet automne, mais à l’heure actuelle, seuls les deux Russes disposent officiellement du permis d’ascension pour ce sommet. Ils seront donc, sauf changement de dernière minute, totalement isolés sur la montagne, sans possibilité de s’appuyer sur le travail d’autrui ni de compter sur une aide extérieure en cas de pépin.
Mon avis sur ce pari audacieux
J’ai suivi plusieurs expéditions en style alpin ces dernières saisons, et je dois dire que ce projet me parle particulièrement. Ce qui me frappe, c’est la cohérence de la démarche : plutôt que de multiplier les tentatives dans la précipitation, Aleksenko et Tsentsevitsky ont pris le temps d’analyser leur échec de l’an dernier, d’en tirer des leçons concrètes, et de rebâtir une stratégie entière autour de ce retour d’expérience.
Je valide totalement le choix de passer par le Manaslu pour l’acclimatation plutôt que de s’épuiser directement sur les pentes du Makalu. C’est une décision qui traduit une vraie maturité alpine, loin de l’urgence qui pousse parfois certains grimpeurs à brûler les étapes pour gagner quelques jours. En revanche, je reste prudent sur l’issue de cette tentative : l’absence totale d’autre expédition sur la montagne est une arme à double tranchant. Cela garantit la pureté du style, mais cela retire aussi tout filet de sécurité en cas de tempête soudaine ou de blessure en altitude, un scénario malheureusement classique sur les 8000 les moins fréquentés.
Les enjeux pour la saison d’automne 2026 sur les 8000 népalais
Au-delà du destin personnel de ces deux grimpeurs, cette tentative dit quelque chose de plus large sur l’évolution de l’alpinisme himalayen. Depuis plusieurs saisons, on observe un retour d’intérêt pour les ascensions en petite équipe, sans oxygène, loin du modèle commercial qui domine désormais l’Everest ou l’Annapurna au printemps. Le Makalu, par sa difficulté technique et sa faible fréquentation automnale, s’impose comme un terrain de jeu privilégié pour ce type de projet.
Si le duo russe parvient à son objectif, ce sera l’une des rares ascensions en style alpin pur réalisées sur ce sommet ces dernières années, et un signal fort envoyé à toute une génération de grimpeurs qui cherchent encore un alpinisme d’engagement plutôt que de performance chiffrée. À l’inverse, un nouvel échec ne remettrait en rien en cause la pertinence de leur démarche : sur le Makalu, reculer à temps reste souvent la décision la plus intelligente qui soit.
FAQ
Qu’est-ce que le style alpin en haute montagne ? Le style alpin désigne une ascension réalisée en une seule poussée continue, sans corde fixe préalable, sans oxygène additionnel dans la plupart des cas et avec un minimum de matériel porté par les grimpeurs eux-mêmes, à l’opposé de la méthode traditionnelle qui multiplie les camps et les rotations.
Pourquoi le Makalu est-il considéré comme un sommet difficile ? Avec ses 8 463 mètres et sa forme pyramidale aux arêtes très exposées, le Makalu offre peu de terrain facile. Sa fréquentation limitée, surtout en automne, signifie aussi que les voies ne sont pas préparées par d’autres équipes, ce qui augmente nettement l’engagement pour les grimpeurs.
Pourquoi les Russes s’acclimatent-ils sur le Manaslu avant le Makalu ? Le Manaslu, qui culmine à 8 163 mètres, sert de terrain d’acclimatation avant l’objectif principal. Cela permet au corps de s’habituer à l’altitude sans consommer l’énergie physique nécessaire à l’ascension finale, une stratégie courante chez les alpinistes visant une performance en style alpin.
Quand aura lieu la tentative finale sur le Makalu ? Aucune date précise n’a été communiquée. Le duo doit d’abord terminer sa phase d’acclimatation sur le Manaslu avant de basculer vers le Makalu, où la tentative finale dépendra avant tout des fenêtres météo disponibles en cette fin de saison automnale.
À propos de Simon Schillaci
Passionné de trek, de randonnée et de nature sauvage, je partage mes aventures outdoor à travers les montagnes, les sentiers et les grands espaces. Entre exploration, voyage et dépassement de soi, je vis chaque expédition comme une nouvelle découverte du monde naturel.
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