Charles Dubouloz et le solo hivernal : plongée dans la trilogie la plus intense de l’alpinisme français

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Charles Dubouloz et le solo hivernal : plongée dans la trilogie la plus intense de l'alpinisme français

Il y a des projets qui se racontent en une phrase et d’autres qui demandent des années pour prendre forme. La trilogie en solo hivernal de Charles Dubouloz appartient clairement à la seconde catégorie. Trois faces emblématiques, trois massifs français, un seul homme, l’hiver le plus rude qui soit et une idée mûrie depuis presque une décennie. Voilà ce qu’on appelle un projet de vie, pas une simple performance sportive.

J’ai suivi de près le témoignage que l’alpiniste a livré depuis les Pyrénées, alors qu’il patientait pour son dernier créneau météo, et franchement, ça change la manière dont on perçoit ce genre d’aventure. On imagine souvent l’alpinisme solitaire comme une affaire de chiffres, de cotations et de sommets. Charles Dubouloz, lui, parle surtout de doute, de solitude choisie, de nuits où tout aurait pu basculer et d’un feu intérieur qui, avec l’âge, finit par s’apaiser.

Le projet qui redéfinit l’alpinisme solitaire hivernal français

L’idée derrière cette trilogie tient en une phrase simple : grimper trois voies en solo intégral, l’hiver, dans trois massifs différents — le Mont-Blanc, les Écrins et les Pyrénées. Mais derrière cette simplicité apparente se cache une ambition bien plus large. Ce que Charles cherchait vraiment, ce n’était pas la difficulté technique pure, mais une aventure au long cours, de celles qu’on ne vit plus beaucoup en France aujourd’hui.

Sortir de chez soi, grimper une face, puis ne pas rentrer tout de suite. S’adapter aux conditions, passer du temps dehors, accepter que le projet dérive selon ce que propose la montagne. C’est cette philosophie, directement héritée de figures comme Patrick Berhault et Lionel Daudet, qui a façonné toute la démarche.

D’ailleurs, quand on l’écoute évoquer ces deux alpinistes, on comprend vite d’où vient son inspiration. Le tour des Alpes de Berhault, la traversée en autonomie de Daudet le long des frontières françaises : ce ne sont pas des courses à la performance, mais des voyages initiatiques. Des projets où la haute montagne côtoie des kilomètres de route nationale à vélo, où l’aventure ne s’arrête jamais vraiment, même quand on n’est plus sur un rocher.

Une préparation avant tout mentale

Ce qui frappe dans le récit de Charles, c’est l’absence quasi totale de préparation logistique complexe. Pendant six ou sept ans, chaque automne, il s’est posé la même question : est-ce l’hiver ? Et chaque année, il a repoussé, en attendant le bon moment, celui où la motivation serait à son comble sans être écrasante.

L’hiver 2025-2026 a fini par s’imposer comme une évidence. À 36 ans, en pleine forme physique et mentale, il a senti qu’il ne fallait plus attendre. Sa préparation s’est donc résumée à une question toute simple : ai-je la disponibilité mentale et physique pour partir maintenant ? La réponse a été oui, et le départ s’est fait un dimanche pluvieux de décembre, vélo chargé d’une petite remorque, direction le massif du Mont-Blanc.

Divine Providence, le baptême du feu dans le massif du Mont-Blanc

La première étape de la trilogie s’est jouée sur Divine Providence, ce fameux « versant himalayen » du Mont-Blanc ouvert par Patrick Gabarrou et François Marsigny. Et dès les premières heures, l’aventure a montré son vrai visage.

Le trajet à vélo jusqu’à Chamonix, sous une pluie battante qui se transformait en neige en altitude, a déjà mis Charles à rude épreuve. Trempé, refroidi, arrivé bien entamé avant même d’attaquer la remontée de la mer de glace à pied — les remontées mécaniques étant fermées à cette période — il a fallu enchaîner avec une journée de 2 700 mètres de dénivelé jusqu’au refuge de Torino, en pleine solitude puisque tout le versant français était fermé.

Ce choix de refuser les remontées mécaniques n’a rien d’anodin. Pour lui, prendre une benne qui monte en dix minutes aurait été incompatible avec l’esprit du projet. Ce temps long en montagne, ces inconnues qu’on rencontre en cheminant, c’est exactement ce qu’il était venu chercher.

Une nuit où tout a failli basculer

C’est pourtant en sortie de voie que le moment le plus marquant de toute l’ascension s’est produit. Après plusieurs jours d’escalade difficile, épuisé, déshydraté, incapable d’avaler quoi que ce soit, Charles s’est retrouvé à bivouaquer sur l’arête de Peuterey, à 4 400 mètres d’altitude, dans un duvet trempé.

Il raconte un état de conscience étrange, un moment de flottement où il sentait qu’il partait, sans pour autant s’endormir normalement. Quinze, vingt, trente minutes peut-être — impossible à dire précisément. Un sursaut de survie, difficile à expliquer rationnellement, l’a finalement poussé à sortir du duvet pour monter une micro-tente de 610 grammes, emportée justement pour ce genre de scénario extrême. Ce choix lui a probablement sauvé la vie.

Le lendemain, il sortait au sommet du Mont Blanc de Courmayeur, avant de dévaler la descente jusqu’aux Houches en un temps record, porté par une euphorie totale. Ce contraste entre l’épuisement le plus total et la joie pure une fois la face passée revient constamment dans son témoignage — et c’est sans doute ce qui rend son récit aussi authentique.

Rolling Stone, l’ombre qui plane sur chaque solo

Impossible d’évoquer cette trilogie sans revenir sur Rolling Stone, la voie qu’il avait ouverte dans les Jorasses et qui reste une référence dans son parcours. Chaque nouvelle ascension solitaire réactive des sensations héritées de cette expérience fondatrice : les gelures aux pieds droit qu’il n’a « pas oubliées », les petites habitudes développées sur son baudrier, le choix d’une corde de diamètre plus important pour se rassurer psychologiquement.

Dans Divine Providence, un incident lui a d’ailleurs rappelé étrangement les Jorasses : dès la première longueur, un énorme bouchon de neige de plusieurs centaines de kilos s’est décroché et l’a violemment percuté, retenu de justesse par une lame de piolet plantée dans une fissure. Un avertissement, presque un signe, pour rester ultra concentré tout au long de l’ascension.

Ce qui ressort de son analyse, c’est que ce ne sont jamais les longueurs les plus dures qui posent le plus de problèmes en solo hivernal. Une longueur en 7B déversante, techniquement engagée, procure au contraire une forme d’euphorie et de contrôle. En revanche, les terrains en 4 ou 5, gavés de neige et de glace, avec des options de pendule peu engageantes, représentent souvent le vrai danger. Une mise en garde qu’il applique désormais systématiquement avant chaque projet.

Les Écrins, quand la cordée remplace la solitude

Le passage dans le massif des Écrins illustre parfaitement l’un des traits les plus intéressants de cette trilogie : sa capacité d’adaptation. Charles avait imaginé grimper en solo intégral, mais les conditions n’ont jamais laissé assez de fenêtre météo pour une entreprise aussi longue.

Face à un anticyclone trop court pour envisager les six ou sept jours nécessaires en solo, il a fait le choix de grimper encordé avec son ami Antoine Boucraut sur la barre des Écrins. Un changement de plan qui, loin d’être vécu comme un échec, est devenu l’un des plus beaux moments du projet.

Une avalanche de 2000 mètres de dénivelé

L’approche vers le refuge Sella a réservé son lot de frayeurs. En chemin, une avalanche monstrueuse s’est décrochée sur le versant du Pelvoux, probablement déclenchée par une chute de sérac, engloutissant près de 2 000 mètres de dénivelé et générant un aérosol impressionnant. Le groupe a eu la chance de disposer de plusieurs kilomètres de terrain plat avant l’arrivée du nuage de poudreuse, ce qui leur a évité le pire.

Sur la voie elle-même, la cordée a dû composer avec :

  • des longueurs en 4 et 5 rendues très chronophages par la neige et les crampons portés en permanence,
  • un rocher peu compact nécessitant énormément de bricolage pour établir les relais,
  • un dernier bivouac sans nourriture, à quelques centaines de mètres du sommet, dans le froid et l’incertitude,
  • un lever de soleil final qualifié par Charles lui-même de véritablement magnifique.

Cette ascension à deux a finalement pris quatre jours, contre les sept qu’il estime nécessaires en solo. Sans les vivres suffisants ni le matériel adapté pour une telle durée, le choix de la cordée s’est imposé de lui-même. Et selon Charles, cette relation de cordée avec un ami qu’il connaît depuis une dizaine d’années a ajouté « un relief » inattendu à son aventure, presque plus riche que ce qu’un solo aurait pu offrir.

Les Pyrénées, l’obstacle inattendu de la trilogie

Paradoxalement, c’est le massif le moins haut de la trilogie qui s’est révélé le plus compliqué. En arrivant dans les Pyrénées après six jours de vélo éprouvants — dont une étape de vingt heures non-stop pour échapper à la tempête Gérétis — Charles s’est retrouvé face à un enneigement massif, rendant impossible toute tentative sur la face nord-ouest du Pic du Midi d’Ossau ou le Diamant jaune au Vignemale.

Au moment de ce témoignage, il se trouvait donc en standby, la météo à quinze jours annonçant encore d’importantes chutes de neige. Le projet, qu’il estimait à 70 % accompli, restait suspendu à une fenêtre météo qui refusait obstinément de s’ouvrir. C’est d’ailleurs cette attente forcée qui donne tout son sens au récit : l’alpinisme hivernal en solo n’a rien à voir avec la performance chronométrée, il impose d’accepter le rythme imposé par la montagne, même quand ça grince.

Pourquoi Charles Dubouloz veut tourner la page du solo hivernal

Ce qui rend ce témoignage particulièrement fort, c’est la lucidité avec laquelle Charles évoque la fin annoncée de cette pratique. Il en parle sans amertume, presque avec soulagement. Cette trilogie représente, dans son esprit, la clôture d’un chapitre entier de sa vie d’alpiniste.

Il raconte notamment un échange marquant avec François Marsigny, l’un des ouvreurs de Divine Providence, qui avait lui aussi arrêté le solo après plusieurs années intenses, tout en confiant que ces sensations lui manquaient encore, des décennies plus tard. Une confidence qui a visiblement résonné chez Charles, conscient d’avoir « mis le doigt dans un engrenage plus ou moins vicieux ».

Sa professionnalisation en tant qu’alpiniste a d’ailleurs facilité, selon lui, cette prise de recul. Ne plus dépendre d’un métier de guide qui l’obligerait à travailler l’hiver lui a permis de vivre ce projet sans pression excessive, et surtout d’accepter aujourd’hui d’assumer publiquement la fin de ce cycle. Il évoque un feu intérieur apaisé, moins de frustration face aux exploits des autres, et une envie sincère de se recentrer sur l’escalade sportive, la cascade de glace ou d’autres formes de montagne moins engagées physiquement.

Comme il le résume lui-même, ce type d’alpinisme rustique et laborieux doit rester un passage dans une vie, jamais une finalité. Une philosophie qui, à mon sens, mériterait d’inspirer bien plus d’athlètes outdoor confrontés à la pression de devoir toujours repousser les limites.

FAQ sur la trilogie hivernale de Charles Dubouloz

Quelles sont les trois faces de la trilogie en solo hivernal ?

Le projet comprend une voie dans le massif du Mont-Blanc (Divine Providence), une voie dans les Écrins (la barre des Écrins, finalement grimpée en cordée) et une voie dans les Pyrénées, entre le Pic du Midi d’Ossau et le Vignemale, encore en attente de conditions favorables.

Pourquoi Charles Dubouloz a-t-il choisi de grimper en cordée dans les Écrins plutôt qu’en solo ?

La fenêtre météo disponible était trop courte pour une ascension solitaire, qui aurait nécessité environ sept jours. Avec son ami Antoine Boucraut, l’ascension a été bouclée en quatre jours, un compromis qui a permis de profiter du créneau sans mettre en péril la suite du projet.

Est-ce que Charles Dubouloz va continuer l’alpinisme en solo après cette trilogie ?

Selon ses propres mots, cette trilogie marque la fin de ses grandes ascensions solitaires hivernales. Il souhaite désormais se consacrer davantage à l’escalade sportive et à d’autres formes de montagne, tout en restant actif en haute altitude toute sa vie.

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