Bartek Ziemski : la descente à ski époustouflante du Lhotse sans oxygène

4
Bartek Ziemski : la descente à ski époustouflante du Lhotse sans oxygène

Bartek Ziemski vient de réaliser quelque chose que peu d’alpinistes-skieurs oseront même imaginer : la première descente à ski du Lhotse (8 516 m) sans oxygène en bouteille, depuis le sommet jusqu’au camp de base, en traversant la redoutable cascade de glace du Khumbu dans un brouillard à couper au couteau. Pas de cordes fixes, pas de trace préexistante, pas d’équipe de soutien dans la partie haute. Juste lui, ses skis et une montagne qui ne fait de cadeau à personne.

Je dois l’admettre : quand j’ai suivi cette expédition en temps réel, j’ai eu du mal à y croire. On parle du quatrième plus haut sommet du monde, d’une face réputée pour ses couloirs raides et ses conditions de neige imprévisibles. Et cet homme de 37 ans a simplement… skié jusqu’en bas.

Le plan original bouleversé par la logistique himalayenne

Ziemski avait tout prévu. Son intention initiale était claire : monter sur le Lhotse avant tout le monde, profiter d’une neige encore vierge et de conditions idéales pour une descente sécurisée. Mais la montagne — et surtout la réalité des opérations en haute altitude — en a décidé autrement.

Les Sherpas étaient mobilisés sur l’Everest, priorité absolue de la saison. Installer les cordes simultanément sur le Lhotse aurait nécessité des effectifs supplémentaires que personne n’était prêt à fournir. Résultat : le calendrier de Ziemski a dû s’adapter.

Paradoxalement, ce contretemps s’est transformé en avantage. Le couloir sommital, particulièrement étroit, n’était pas encordé. Pour un skieur de son niveau, c’est une aubaine. « S’il y avait eu des cordes et une trace, la descente à ski aurait été assez délicate », reconnaît-il. Les cordes fixes sont ses bêtes noires — il le dit sans détour : « Je déteste les cordes quand je skie. »

Il est finalement devenu le premier alpiniste à atteindre le sommet du Lhotse cette saison, en autonomie complète sur la partie haute.

Bartek Ziemski

L’ascension nocturne vers 8 516 mètres

Après une nuit au camp 3, Ziemski a transféré sa tente et son matériel au camp 4. Un court repos, puis le départ vers le sommet à 1h du matin. L’itinéraire depuis ce point diverge de celui de l’Everest et n’avait plus été emprunté depuis l’année précédente.

S’orienter dans l’obscurité totale ? Pas de problème pour lui. « Les itinéraires habituels sur les sommets de plus de 8 000 mètres sont tous balisés. Je télécharge toujours les fichiers GPX et je les suis. » Une approche méthodique qui tranche avec l’image romantique de l’alpiniste perdu dans l’immensité.

Les conditions de montée étaient correctes :

  • Première moitié : neige dure, agréable à la marche, sans verglas
  • Seconde moitié : quelques passages à tracer, sans difficulté excessive
  • Pas de vent violent signalé, fenêtre météo exploitable

Il arrive au sommet à 12h14. « Je ne me suis pas attardé ; je n’aime pas être au sommet. » Quelques photos, l’échange des chaussures de marche contre les chaussures de ski, et c’est parti.

Bartek Ziemski : la descente à ski époustouflante du Lhotse sans oxygène

Photo: Bartek Ziemski

La descente du Lhotse : neige, roche et couloir étroit

Les premiers mètres sous le sommet

La réalité du terrain s’impose immédiatement. Les premiers mètres offrent de la bonne neige, mais un court passage de roche nue surgit là où Ziemski ne l’attendait pas. Sa réaction ? Descendre quand même, à skis, sans déclipper, sans corde. Le terrain était facile, il l’a géré.

Puis vient le couloir du Lhotse, connu pour son exposition et son étroitesse. Il avait pris soin de le faire surveiller par le drone d’un ami quelques jours plus tôt — à ce moment-là, l’enneigement était insuffisant. Mais les chutes de neige des jours suivants ont tout changé. Le couloir s’était rempli, et les conditions générales étaient excellentes : neige dure, sans glace, sans risque d’avalanche significatif sur la face.

La descente camp par camp

Ziemski skiant méthodiquement, récupérant son équipement à chaque camp pour le redescendre avec lui. Une logistique millimétrée qui oblige à des arrêts calculés. Au camp 2, il s’accorde une pause plus longue — la chaleur est étouffante en milieu de journée, et la cascade de glace du Khumbu n’est pas un endroit où l’on s’aventure à la légère quand la température monte.

Bartek Ziemski : la descente à ski époustouflante du Lhotse sans oxygène

Photo: Bartek Ziemski

La cascade de glace dans le brouillard blanc

Un changement météo brutal

C’est là que l’expédition bascule dans quelque chose d’autre. Moins de deux heures après sa pause au camp 2, un brouillard épais et soudain engloutit la montagne. Température en chute libre. Visibilité quasi nulle. Ziemski attend 45 minutes, immobile, avant de reprendre.

Skier dans la cascade de glace du Khumbu par beau temps est déjà une performance. Le faire dans un brouillard à zéro visibilité relève d’un niveau de maîtrise — et de connaissance du terrain — hors du commun.

Pas de drone, pas de cordes : la mémoire comme boussole

Comment s’en est-il sorti ? Ni drone comme Andrzej Bargiel lors de sa descente de l’Everest à l’automne 2025, ni guide humain. Simplement : la mémoire et l’expérience accumulée.

Depuis son arrivée au camp de base, Ziemski avait traversé la cascade de glace en solitaire à de nombreuses reprises. Il avait même aidé un groupe d’alpinistes népalais à trouver un itinéraire alternatif vers le camp 1 lorsqu’un sérac instable avait bloqué la route habituelle. Il connaissait chaque méandre, chaque saut de glace, chaque névé.

« J’avais déjà skié dans le brouillard, donc le manque de visibilité ne me posait aucun problème », dit-il simplement.

Un itinéraire de ski alternatif dans la cascade

Un détail fascinant : sur environ la moitié du parcours, Ziemski n’a pas suivi le chemin classique des alpinistes et des porteurs. Pour la partie inférieure, il a emprunté une ligne entièrement différente — une série de névés sous une paroi rocheuse, sur le flanc droit de la cascade. Une ligne de ski pensée et mémorisée bien avant le jour J.

Bartek Ziemski : la descente à ski époustouflante du Lhotse sans oxygène

Photo: Bartek Ziemski

Ce que cette descente révèle sur Ziemski

La solitude relative de l’Everest-Lhotse en saison

Il y a quelque chose d’intéressant dans ce que dit Ziemski sur la notion d’isolement. Oui, il était seul entre le camp 4 et le sommet. Mais « seul » sur le massif de l’Everest en pleine saison reste une notion toute relative.

« Il y avait beaucoup de Sherpas qui suivaient la voie habituelle vers le Col Sud, ravitaillant des clients commerciaux. Je voyais leurs lampes frontales. » Cette image — le solitaire de haute altitude entouré d’un flux invisible de lumières — dit beaucoup sur ce que le massif est devenu.

Ce qui lui manquait vraiment, c’est l’expérience pure de l’alpinisme — celle vécue sur le Kangchenjunga avec Oswaldo Pereira, ou sur le Gasherbrum II où il était littéralement le seul être humain sur la montagne. « D’une certaine manière, cela gâche l’expérience. Mais c’est ainsi. »

Un record qui s’inscrit dans l’histoire du ski extrême

Pour replacer cela dans son contexte : Jim Morrison et Hilaree Nelson avaient réalisé une descente à ski du Lhotse en 2018, depuis le sommet jusqu’au camp 2, avec oxygène supplémentaire. Une performance remarquable, mais qui s’arrêtait avant la cascade de glace.

Ziemski est allé jusqu’en bas. Sans oxygène. Seul dans la partie haute. C’est la première descente à ski complète du Lhotse sans oxygène en bouteille de l’histoire.

Bartek Ziemski : la descente à ski époustouflante du Lhotse sans oxygène

Photo: Bartek Ziemski

Et l’Everest maintenant ?

La question s’imposait. Ziemski détient un permis pour l’Everest. Allait-il enchaîner ?

« Je ne sais pas encore ce que je ferai, car il y a énormément de monde. La saison est plus courte que prévu, alors on verra. » Une réponse prudente, caractéristique d’un alpiniste qui refuse de prendre des risques inutiles. La seule descente complète à ski de l’Everest sans oxygène a été réalisée par Andrzej Bargiel à l’automne 2025 — avec une équipe de soutien conséquente et l’aide de drones. Ziemski, lui, préfère fonctionner léger.

Ce qui est certain : cette descente du Lhotse restera dans les annales du ski de haute altitude comme l’un des exploits les plus propres et les plus maîtrisés jamais réalisés au-dessus de 8 000 mètres.

Bartek Ziemski : la descente à ski époustouflante du Lhotse sans oxygène

Photo: Bartek Ziemski

FAQ

Bartek Ziemski a-t-il utilisé de l’oxygène pour descendre le Lhotse à ski ?

Non, et c’est ce qui inscrit cet exploit dans l’histoire de l’alpinisme et du ski de pente raide.

  • Performance pure : Bartek Ziemski a réalisé la descente complète du Lhotse (8 516 m) sans utiliser la moindre bouteille d’oxygène supplémentaire.
  • Intégralité : Il a skié depuis le sommet même de la montagne jusqu’au camp de base, incluant la mythique et redoutable cascade de glace du Khumbu (Khumbu Icefall), une première mondiale dans ces conditions de pureté stylistique.
Quelle est la différence avec la descente de Morrison et Nelson en 2018 ?

Bien que la performance de 2018 soit immense, celle de Ziemski repousse les limites de l’engagement.

  • L’itinéraire : En 2018, Hilaree Nelson et Jim Morrison avaient signé une première historique en skiant le couloir de la face ouest (le « Dream Line »), mais leur descente s’était arrêtée au Camp 2. Ils avaient franchi la cascade de glace à pied.
  • Le style : La cordée américaine avait eu recours à de l’oxygène de confort pour l’ascension et la descente. Ziemski, lui, a skié chaque mètre de la montagne de manière totalement autonome et sans assistance respiratoire.
Comment Ziemski a-t-il navigué dans la cascade de glace avec une visibilité nulle ?

Sa réussite repose sur une préparation mentale et une mémoire de terrain exceptionnelles.

  • Zéro assistance : Malgré le brouillard et l’absence totale de visibilité, le skieur polonais n’a utilisé aucun drone de repérage ni aucun guide pour lui ouvrir la voie.
  • Mémorisation : Sa force est venue de sa connaissance intime du labyrinthe de séracs, acquise lors de ses multiples rotations à pied durant la phase d’acclimatation. Il avait mentalement cartographié une ligne de ski spécifique dans la partie basse de l’Icefall, s’écartant délibérément de la trace classique et équipée des alpinistes.
Bartek Ziemski va-t-il tenter la descente à ski de l’Everest ?

Le projet est administrativement validé, mais les conditions de terrain dictent la décision finale.

  • Le permis : Ziemski possède bien le permis officiel pour tenter le doublé avec le toit du monde.
  • Les incertitudes : L’encombrement extrême des cordées sur la voie normale de l’Everest et une fenêtre météo particulièrement courte rendent l’exercice du ski de pente raide hautement périlleux. À ce jour, l’alpiniste polonais reste indécis et n’a pas confirmé s’il se lancerait dans cette tentative.
5/5 - (23 votes)

4 messages sur “Bartek Ziemski : la descente à ski époustouflante du Lhotse sans oxygène”

  1. Kris dit :

    Énorme respect à Bartek Ziemski. Réussir le Lhotse sans oxygène est déjà une performance immense, mais enchaîner avec une descente à ski depuis une telle altitude, c’est entrer dans une autre dimension de l’alpinisme. À plus de 8 000 mètres, chaque virage demande une lucidité extrême alors que le corps est à bout et que le moindre faux mouvement peut être fatal.

    Ce genre d’exploit rappelle ce qu’est l’alpinisme engagé, de la préparation, une maîtrise technique hors norme, du mental et surtout une capacité à gérer le risque dans un environnement où l’erreur ne pardonne pas…. Descendre le Lhotse à ski sans O2, ce n’est pas juste cocher un sommet, c’est repousser les limites humaines avec humilité face à la montagne. Chapeau bas à Bartek pour cette démonstration de courage et de maîtrise. Ça donne envie de sortir en montagne ce genre d’infos.

    1. OutWild dit :

      Totalement d’accord avec toi, c’est absolument stratosphérique. Réussir le Lhotse sans oxygène, c’est déjà un exploit qui force le respect, mais chausser les skis à cette altitude, on change carrément de planète. À plus de 8 000 mètres, dans la « zone de la mort », le manque d’oxygène altère chaque décision. Avoir la lucidité et la force physique d’enchaîner des virages sur des pentes pareilles, c’est tout simplement surhumain. Respect !

  2. Nader dit :

    Surhumain ce qu’il a fait 👍

    1. OutWild dit :

      En effet, respect à lui !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *