Benjamin Védrine vient de réaliser l’une des plus grandes premières alpines de la décennie. Avec Nicolas Jean, l’alpiniste français a ouvert une nouvelle voie sur la face nord du Jannu Est, un sommet de 7 468 mètres longtemps resté vierge au cœur de l’Himalaya népalais. Retour sur une aventure hors normes, racontée dans ses propres mots.
Sommaire
ToggleUn sommet qui hante depuis des années
Il y a des montagnes qu’on voit une fois et qu’on n’oublie plus. Pour Benjamin Védrine, le Jannu Est est de celles-là. C’est en 2017, depuis le sommet du Pendra à 6 800 mètres, qu’il aperçoit pour la première fois la face nord de ce géant. « C’était magnétique », confie-t-il. « On voyait la moitié supérieure de la face et il y avait vraiment quelque chose. »
À l’époque, il est trop jeune, pas encore prêt pour un tel engagement. Mais l’idée germe. Le Jannu Est cumule à ce moment-là près de 15 tentatives infructueuses en plus de 30 ans, ce qui lui vaut le titre informel de « dernier grand problème de l’Himalaya ». Une face de 2 300 mètres — quasiment deux fois la face nord des Grandes Jorasses — homogène dans sa raideur, esthétiquement parfaite, techniquement redoutable.
En 2024, une première tentative avec Léo Billon et Nicolas Jean tourne court à 6 700 mètres. Le manque d’oxygène a raison de l’équipe. « Ça met en relief que bien au-delà de la difficulté technique, il y a ce manque d’oxygène qui est vraiment handicapant. » Au-dessus de 6 500 mètres, le risque d’œdème cérébral ou pulmonaire est réel, même pour les grimpeurs les mieux entraînés. Cet échec, loin de décourager Védrine, lui offre une expérience précieuse qu’il réinvestira l’année suivante.
La préparation, une science à part entière
Lire la montagne avant d’y entrer
Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, Védrine et Jean n’arrivent pas au pied du Jannu Est sans y avoir « mis les pieds » au préalable. Les drones ont tout changé. En dix minutes depuis le camp de base à 4 700 mètres, l’engin survole les 7 468 mètres du sommet. « C’est assez dur à vivre en tant que spectateur de cette petite machine qui monte en dix minutes, quand on sait qu’il nous faudra 3 à 4 jours. »
Malgré ces images, la montagne garde ses secrets : la qualité de la neige, la solidité d’une prise, l’exposition réelle d’un passage. La préparation permet d’anticiper les bivouacs, d’identifier les zones d’abri, de tracer mentalement la ligne. Mais le terrain réserve toujours sa part d’inconnu — et c’est précisément ce qu’on vient chercher.
Minimalisme absolu : le style alpin en Himalaya
Ce que pratiquent Védrine et Jean n’a rien à voir avec les expéditions commerciales qui jalonnent les voies normales des 8 000. Leur approche, c’est le style alpin pur : pas de corde fixe, pas d’oxygène, pas d’assistance extérieure. Une seule corde de 60 mètres entre eux deux. « On largue les amarres et c’est parti. »
Ce minimalisme a des conséquences concrètes sur l’équipement : chaque gramme compte. Le second de cordée porte un sac de 17 à 18 kilos dans des passages verticaux. La moindre erreur — un objet qui tombe — peut signer le demi-tour immédiat. Et la descente se fait en rappel, avec une cinquantaine d’abalakovs taillés dans la glace sur 2 300 mètres de paroi.
4 jours dans la face nord du Jannu Est
Le bivouac à 6 300 mètres
Le premier bivouac se passe à 6 300 mètres, dans une grotte creusée à la main dans une pente de neige inclinée à 50-55°. « C’est pas très confortable. Il faut se faufiler dans la tente, faire attention de rien faire tomber. » Les bouteilles servent de toilettes, la nuit est courte, le froid mordant. Mais l’équipe est rodée — c’est leur deuxième passage sur cette section.
La cordée fonctionne selon un système bien établi : Jean ouvre la voie la première moitié de journée, Benjamin Védrine prend le relais l’après-midi. « Une fois que c’est notre tour, on sait qu’il faut tout donner. » Cette organisation, née d’une longue complicité, est l’une des clés du succès. Être deux plutôt que trois, contrairement aux idées reçues, s’avère plus difficile : il n’y a personne pour relayer le portage.
Le sommet et la surprise du drone
À l’approche du sommet, une mésaventure presque comique survient. L’équipe pense avoir atteint le point culminant — mais Thibault Marot, le droniste resté en bas, lève son engin à la hauteur de la crête et constate qu’un autre sommet, légèrement plus haut, se trouve à droite. Il faut repartir. « Une bonne heure de plus, 300 mètres d’aller-retour. » À ces altitudes et dans cet état de fatigue, ce n’est pas anodin.
Mais ils y arrivent. Et là, Védrine s’allonge dans la neige. « C’est pas tous les jours qu’on est là-haut. J’ai réussi à vraiment célébrer le sommet. » Face à eux, le Kangchenjunga, troisième plus haute montagne du monde. La neige virevolte. Nicolas Jean, plus flegmatique, pense déjà à la descente. Deux caractères, une même cordée.
Ce que cette première représente vraiment
Un acte fondateur pour l’alpinisme mondial
Voici, en résumé, ce qui rend l’ascension du Jannu Est si remarquable :
- 7 468 mètres d’altitude, sommet jusqu’alors vierge malgré plus de 15 tentatives
- 2 300 mètres de face nord, en style alpin intégral, sans corde fixe ni oxygène
- 4 jours d’ascension en autonomie totale, sans secours possible à distance raisonnable
- Une cinquantaine de rappels en descente, dont certains sur corps morts dans la neige
- Une équipe de deux grimpeurs seulement, dans l’une des zones les plus isolées du Népal
- Une reconnaissance internationale attendue aux Piolets d’Or
L’Himalayan Database, gardienne de la mémoire
Pour valider une première mondiale, il existe un arbitre reconnu : l’Himalayan Database. Cette organisation référence toutes les expéditions, qu’elles soient couronnées de succès ou non, avec le détail des tentatives et des causes d’abandon. En France, c’est Rodolphe Popier, basé à Annecy, qui compile ces données avec rigueur. Une chaîne fragile mais essentielle pour préserver l’intégrité de l’alpinisme de haute altitude.
Védrine évoque d’ailleurs avec humour le risque futur : « Avec un drone et l’IA, on pourrait presque faire croire qu’on a gravi un sommet sans y aller. » La technologie ouvre des possibilités formidables, mais oblige aussi à une vigilance accrue.

Benjamin Védrine, un style reconnu au-delà de la communauté montagne
Cette ascension du Jannu Est s’inscrit dans une trajectoire sportive hors norme. En 2024, il réalisait avec Léo Billon la trilogie des trois grandes faces nord des Alpes en trois jours, enchaînement qualifié par Stéphane Benoist de passage « dans une autre dimension » de l’alpinisme. Aux Piolets d’Or 2025, il reçoit une mention spéciale pour cette performance.
Mais ce qui frappe davantage dans son récit, c’est la lucidité. À 33 ans, il sent qu’il arrive de plus en plus à accepter de rester chez lui sans culpabiliser quand les conditions ne sont pas réunies. La maturité d’un alpiniste qui sait doser. Il travaille aussi sur un livre intime, Solitude, et un livre photo sur le K2 — deux fenêtres sur un univers intérieur que les images seules ne peuvent pas transmettre.
Un film sur le Jannu Est est en préparation. Les images du drone, les séquences de bivouac, les larmes au sommet — tout cela mérite d’être montré dans sa durée, pas seulement en stories de 20 secondes.
FAQ
Pourquoi le Jannu Est était-il encore vierge en 2025 ?
Le Jannu Est (7 468 m) représentait l’un des derniers grands problèmes irrésolus de l’Himalaya.
- Complexité technique : Sa face nord est un mur vertical de glace et de rocher, exigeant un niveau d’escalade extrême à une altitude où l’oxygène est rare.
- Isolement : Situé dans une région reculée du Népal, l’accès au pied de la paroi est une expédition en soi, limitant les fenêtres d’opportunité pour les grimpeurs.
- Facteurs d’échec : Plus de 15 tentatives sérieuses menées depuis les années 1990 par l’élite mondiale avaient échoué, butant sur la météo imprévisible ou l’engagement physique total requis.
Qu’est-ce que le style alpin en Himalaya ?
C’est l’expression la plus pure et la plus exigeante de l’alpinisme moderne.
- Autonomie totale : Contrairement au style expéditionnaire, le style alpin bannit l’usage de cordes fixes installées à l’avance, d’oxygène en bouteille et d’assistance de porteurs d’altitude.
- Rapidité : Les alpinistes portent tout leur équipement (nourriture, gaz, bivouac) sur leur dos et progressent d’un seul trait vers le sommet.
- Philosophie : En mai 2026, ce style reste la référence pour les alpinistes comme Benjamin Védrine, car il laisse une chance égale à la montagne et à l’homme.
Combien de temps dure une expédition de ce type ?
Le succès d’une ascension de quelques jours se prépare sur plusieurs semaines.
- Acclimatation : Benjamin Védrine et Léo Billon ont passé environ 35 jours au pied du géant pour habituer leur organisme à l’altitude.
- L’assaut : L’ascension proprement dite a été fulgurante, ne prenant que 4 jours aller-retour, une nécessité pour minimiser l’exposition au danger en style léger.
- Logistique : Le reste du temps est consacré à l’observation de la paroi et à la récupération métabolique au camp de base situé à 4 700 mètres.
Benjamin Védrine a-t-il déjà gravi d’autres sommets vierges ?
Oui, l’exploration est au cœur de son parcours d’alpiniste.
- Anidée Choui : Durant l’expédition au Jannu Est, il a réalisé la première ascension de ce sommet vierge situé juste en face, servant initialement de phase d’acclimatation.
- Précédents : En 2021, après son exploit au Chamlang, il avait également gravi en solitaire un sommet vierge, confirmant son goût pour les itinéraires où aucune trace n’a encore été laissée.
- Expertise : Benjamin Védrine combine une vitesse exceptionnelle et une lecture du terrain qui lui permettent d’évoluer sur ces parois inconnues avec une grande efficacité.
À propos de OutWild
Salut, moi c’est Karim Akachar. Alpiniste et himalayiste passionné, fondateur du média Outwild, je pratique l’alpinisme en solo ou en binôme, principalement en style alpin. À travers mes expéditions, je partage des récits de terrain, des conseils techniques et mon expérience de la montagne, avec l’envie de transmettre les valeurs d’autonomie, d’engagement et de respect du milieu alpin.
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