Buddhabdr Gurung et son équipe ont réussi l’impensable : atteindre le sommet du Kangchenjunga à 00h10, en pleine nuit, dans des conditions que la plupart des expéditions avaient jugées trop dangereuses pour continuer. Une victoire humaine autant qu’alpine, que je veux vous raconter ici dans toute sa dimension.
Buddhabdr Gurung n’est pas venu à la montagne par hasard. Natif de Gorkha, le district népalais dont le nom résonne dans toute l’histoire militaire et himalayenne, il est issu de la communauté Gurung — un peuple de montagnards établi depuis des siècles sur les hauteurs du centre du Népal. Dans ce village, l’altitude n’est pas une performance, c’est un mode de vie. On grandit avec les sommets comme horizon, on apprend à lire le ciel avant de savoir lire une carte. C’est ce terreau-là qui forge des alpinistes comme Buddhabdr : pas dans une salle d’escalade, mais sur les flancs escarpés d’un pays où la montagne est à la fois maison, défi et spiritualité.
Sommaire
ToggleLe Kangchenjunga, troisième toit du monde
Il y a des montagnes qui intimident par leur simple nom. Le Kangchenjunga en fait partie. Culminant à 8 586 mètres, il s’impose comme le troisième sommet le plus haut de la planète, juste derrière l’Everest (8 849 m) et le K2 (8 611 m). Situé à la frontière entre le Népal et le Sikkim indien, il forme un massif colossal de cinq sommets — ce que son nom tibétain évoque d’ailleurs directement : Kang-chen-dzo-nga, soit « les cinq trésors des neiges ».

Photo : Buddhabdr Gurung au sommet du Kangchenjunga
Pour les habitants de la région, cette montagne n’est pas qu’un défi sportif. Elle est sacrée. Les communautés Sikkim la vénèrent depuis des siècles, et par convention, les alpinistes s’arrêtent quelques mètres sous le sommet absolu par respect pour cette dimension spirituelle. C’est une montagne qui impose le respect bien avant d’imposer la peur.
La première ascension remonte à 1955, réalisée par une expédition britannique menée par George Band et Norman Hardie. Depuis, le Kangchenjunga est resté l’un des 8000 les moins fréquentés : ses faces exposées, ses conditions météo imprévisibles et son éloignement relatif en font une destination réservée aux alpinistes les plus aguerris.
Une saison 2026 déjà marquée par les tensions météo
Des décisions d’équipes radicalement opposées
Ce printemps 2026, la saison himalayenne s’est ouverte dans une atmosphère électrique. Comme sur l’Everest quelques jours plus tôt, les équipes présentes au pied du Kangchenjunga ont dû faire face à une réalité brutale : les conditions météorologiques refusaient de coopérer.
Les agences sur place ont annoncé publiquement que des vents violents avaient contraint son équipe d’équipement et ses clients à rebrousser chemin vers le camp de base. Une décision courageuse, celle de savoir s’arrêter, que personne ne peut critiquer face à des rafales capables de balayer un homme dans l’obscurité.
Mais quelques heures après cette annonce, un autre groupe prenait une décision inverse. L’équipe népalaise, elle, choisissait de pousser vers le sommet.
La nuit comme alliée, contre toute logique
C’est là que l’histoire devient fascinante. Partir en pleine nuit sur un 8000 n’est pas une folie — c’est souvent une stratégie calculée. Les vents ont tendance à se calmer entre minuit et l’aube sur certaines faces himalayennes, offrant une fenêtre étroite mais réelle. Les alpinistes expérimentés le savent : parfois, la montagne s’ouvre à ceux qui osent y croire quand les autres dorment.
Ce calcul, Buddhabdr Gurung et ses trois coéquipiers l’ont fait. Et il s’est avéré juste.
Buddhabdr Gurung : l’homme qui a tracé la route dans le noir
Une deuxième fois sur le Kangchenjunga
Quand Buddhabdr Gurung écrit, depuis le sommet ou juste après en être redescendu, ses mots portent quelque chose d’authentique qu’aucun communiqué de presse ne peut imiter :
« Ces derniers jours, à cause du mauvais temps sur le Kanchenjunga, nous n’avons pas pu ouvrir la voie jusqu’au sommet. Mais cette nuit vers 00h10, nous quatre de l’équipe avons finalement réussi à tracer la route jusqu’au sommet. C’était ma deuxième fois sur cette montagne. »
Deux mots retiennent l’attention : « tracer la route ». Buddhabdr n’a pas simplement suivi une voie déjà fixée. Il a ouvert le chemin pour les autres. C’est le rôle des équipes d’équipement — poser les cordes fixes, tester les passages, décider où passer quand rien n’est encore balisé. Un travail invisible pour le grand public, mais absolument fondamental pour la sécurité de toutes les expéditions qui suivront.
C’est sa deuxième ascension de ce sommet. Sur les 8000 mètres, ça compte. Chaque retour sur une montagne est une nouvelle montagne — les conditions changent, le corps vieillit, l’expérience accumule à la fois la sagesse et la conscience du danger.
La confiance de Dawa Gyalje Sherpa
Buddhabdr Gurung adresse une mention particulière à Dawa Gyalje Sherpa, figure respectée de l’himalayisme népalais, pour lui avoir fait confiance sur cette mission. Cette relation de mentor à alpiniste dit beaucoup sur la culture des expéditions au Népal : ce ne sont pas des rapports purement commerciaux, mais des chaînes de confiance construites sur l’expérience partagée et la réputation gagnée sommet après sommet.
Dawa Gyalje Sherpa est lui-même connu dans la communauté alpine mondiale pour ses ascensions en hiver et ses missions de sauvetage en haute altitude. Être choisi par quelqu’un de ce calibre pour équiper une voie sur le Kangchenjunga, c’est une marque de reconnaissance qui ne s’achète pas.

Photo: Buddhabdr Gurung et sa team
Ce que cette ascension dit de la communauté Gurung et Sherpa
Les Gurung et les Sherpa sont souvent réduits, dans l’imaginaire occidental, à leur rôle de « porteurs ». C’est une vision à la fois réductrice et inexacte. Ce sont des alpinistes à part entière, souvent plus compétents techniquement que les clients qu’ils accompagnent, formés dans un environnement montagnard depuis leur enfance, avec une adaptation physiologique à l’altitude que la science commence seulement à comprendre pleinement.
Voici ce qui rend cette ascension nocturne du Kangchenjunga particulièrement significative :
- Quatre alpinistes népalais ont équipé seuls la voie jusqu’au sommet, sans client occidental en tête de cordée
- Ils ont pris leur décision de nuit, dans des conditions que d’autres jugeaient infranchissables
- Ils ont ouvert la route pour toutes les équipes qui monteront dans les jours suivants
- Buddhabdr Gurung était à son deuxième sommet de cette montagne, signe d’une maîtrise réelle et non d’un coup de chance
Ce n’est pas anodin. Dans un milieu où les agences occidentales dominent encore largement la communication et la visibilité médiatique, ces récits d’alpinistes népalais qui s’expriment en leur nom propre, qui nomment leurs partenaires, qui partagent leur ressenti humain — c’est une évolution importante de la narration himalayenne.
Pourquoi le Kangchenjunga reste l’un des 8000 les plus redoutés
Un terrain techniquement exigeant
Contrairement à l’Everest, le Kangchenjunga ne bénéficie pas d’une infrastructure aussi développée. Les voies sont moins balisées, les camps moins stables d’une saison à l’autre, et la météo y est réputée encore plus capricieuse. La face nord-ouest, voie normale d’ascension côté népalais, comprend plusieurs passages exposés où les cordes fixes font toute la différence entre une progression sûre et un accident.
C’est justement pour ça que le travail d’équipement est critique. Quand Buddhabdr Gurung et ses trois coéquipiers décident de monter à minuit pour tracer cette voie, ils savent qu’ils s’engagent sur un terrain encore « vierge » de la saison — personne n’t a vérifier l’état des passages depuis les dernières chutes de neige.
Des conditions 2026 particulièrement instables
Cette saison, la mousson a envoyé des avant-postes précoces sur le Népal, perturbant les fenêtres météo habituelles. Plusieurs expéditions sur différents 8000 ont reporté ou annulé leurs tentatives sommitales. Le fait qu’une équipe ait réussi à lire correctement une fenêtre nocturne et à en profiter témoigne d’une expérience de terrain que ne remplace aucune application météo.
Mon regard sur cette ascension
J’ai eu la chance de croiser des équipeurs népalais lors d’un trek vers le camp de base du Kangchenjunga il y a quelques années, côté sikkim. Ce que j’ai retenu de ces échanges, c’est leur rapport à la montagne : jamais arrogant, toujours respectueux, constamment attentif à des signaux que les Occidentaux ne savent pas encore lire.
Quand je lis le témoignage de Buddhabdr Gurung, j’y retrouve exactement ça. Pas de fanfaronnade. Juste la fierté tranquille d’un travail bien fait, la gratitude envers ceux qui ont cru en lui, et la conscience que la montagne aurait pu décider autrement. Bravo à eux !
FAQ — Vos questions sur le Kangchenjunga et cette ascension
Pourquoi grimper un 8 000 de nuit plutôt que de jour ?
Le timing en haute altitude est entièrement dicté par la sécurité et la météo.
- La stabilité thermique : Entre minuit et le lever du soleil, les températures glaciales stabilisent le manteau neigeux et figent les séracs. Cela réduit considérablement le risque d’avalanches et de chutes de pierres, fréquents dès que le soleil commence à chauffer les parois.
- La fenêtre météo : En haute montagne, le ciel a tendance à se couvrir et les vents à se renforcer violemment en début d’après-midi. Lancer l’assaut final au milieu de la nuit permet d’atteindre le sommet en matinée et d’entamer la descente, la phase la plus dangereuse, avant la dégradation des conditions.
Qu’est-ce qu’une équipe d’équipement sur un 8 000 ?
C’est l’équipe d’élite qui prépare le terrain et ouvre la voie pour l’ensemble des grimpeurs.
- Le rôle : Souvent appelée « rope-fixing team », elle est composée des meilleurs guides alpins (principalement des Sherpas). Ce sont eux qui s’élancent en premier face au sommet pour sécuriser l’itinéraire de montée.
- Le travail technique : Ils transportent et fixent des kilomètres de cordes de sécurité dans les sections verticales, les couloirs exposés ou les passages mixtes délicats, tout en installant des échelles sur les crevasses ouvertes. Sans leur travail préparatoire à l’ouverture de la saison, l’accès aux sommets majeurs serait impossible pour les expéditions commerciales.
Le Kangchenjunga est-il plus difficile que l’Everest ?
Oui, pour la grande majorité des alpinistes, le Kangchenjunga représente un défi bien mais plus exigeant.
- Isolement et logistique : Culminant à 8 586 mètres (3e plus haut sommet du monde), le Kangchenjunga est situé à l’extrême est du Népal. Très sauvage et peu fréquenté, il ne bénéficie pas des infrastructures massives ou des hélicoptères de secours permanents disponibles sur l’Everest.
- Dangers objectifs : Sa météo est réputée pour être l’une des plus instables et imprévisibles de l’Himalaya. De plus, la longueur de l’itinéraire final au-dessus de 8 000 mètres et la technicité des derniers passages rocheux en font une montagne redoutable où les fenêtres de réussite sont très rares.
Comment s’organise l’himalayisme moderne concernant la gestion des expéditions ?
Les agences locales népalaises ont repris le contrôle logistique de leurs montagnes.
- La révolution éthique : Longtemps restés dans l’ombre des structures occidentales comme simples exécutants ou porteurs de charge, les guides de haute montagne népalais dirigent désormais leurs propres structures professionnelles de pointe.
- Une expertise reconnue : En mai 2026, la quasi-totalité de la logistique lourde sur les quatorze sommets de plus de 8 000 mètres (permis, logistique des camps de base, gestion des secours et sécurité) est pensée, planifiée et encadrée de bout en bout par ces experts locaux. Cela permet une meilleure redistribution économique dans les vallées de l’Himalaya et une reconnaissance légitime de leur savoir-faire unique au monde.
À propos de OutWild
Salut, moi c’est Karim Akachar. Alpiniste et himalayiste passionné, fondateur du média Outwild, je pratique l’alpinisme en solo ou en binôme, principalement en style alpin. À travers mes expéditions, je partage des récits de terrain, des conseils techniques et mon expérience de la montagne, avec l’envie de transmettre les valeurs d’autonomie, d’engagement et de respect du milieu alpin.
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Tout à fait !
Incroyable la tentative du japonais Yuichiro Miura. Descendre en parachute, fallait y penser 😂😂
3 messages sur “Buddhabdr Gurung au sommet du Kangchenjunga : une ascension nocturne contre vents et tempête”
Wow force à ce sherpa , trop les mecs !
Merci pour ton message 🙏
Et oui, énorme respect à lui ! Petite précision d’ailleurs : “Sherpa” est une ethnie du Népal 😊 Lui est Gurung, donc ce n’est pas un Sherpa, même s’il travaille en haute montagne comme beaucoup d’entre eux 🏔️
Bravo à lui et aux sherpas