Laktosefrei, la nouvelle voie mixte ouverte le 9 mai 2026 par Simon Gietl et Jakob Steinkasserer sur la face nord de la Punta Bianca, vient rappeler qu’il reste des lignes vierges à tracer, même dans les Alpes bien cartographiées. Trois cents mètres de granit compact, peu de protection, beaucoup de caractère. Une ouverture discrète, presque confidentielle, mais qui mérite qu’on s’y attarde.
Sommaire
ToggleUne face nord oubliée depuis 1935
Il y a des visages de montagne qui semblent délibérément fuir les projecteurs. La face nord de la Punta Bianca — ou Weißzint, comme on l’appelle côté autrichien — en fait partie. Nichée dans les Alpes de Zillertal, à la frontière entre l’Italie et l’Autriche, cette paroi de 300 mètres n’a vu passer qu’une poignée de cordées en presque un siècle.
La première trace remonte à 1935, quand Fritz Kaspareck et Sepp Brunhuber y ouvrent un itinéraire direct vers le sommet. Un exploit pour l’époque, qui restera étrangement ignoré pendant des décennies. Ce n’est qu’en mai 2012 que Florian Leitner et Florian Huber remettent la voie en lumière, en enchaînant cette ligne « oubliée » avec piolets et crampons. Une répétition qui remet la face sur la carte, sans pour autant déclencher de ruée.
Avant de se lancer sur Laktosefrei, Gietl et Steinkasserer ont donc pris soin de consulter les alpinistes locaux. La conclusion était sans appel : une seule voie existait sur toute cette face granitique. Ce genre de vide, en plein cœur des Alpes, est devenu rare. Et il n’en est que plus précieux.

Photo: Simon Gietl
Le profil de la voie Laktosefrei
Une ligne tracée dans la glace et le granit
La voie longe la paroi à droite de l’itinéraire historique, sur un terrain très différent de ce qu’on trouve habituellement dans les grandes faces classiques. Ici, pas de couloirs évidents ni de fissures généreuses. Le granit est compact, presque feuilleté par endroits, avec une dominante de dalles qui exige un engagement réel à chaque longueur.
C’est une fine ligne de glace qui a fourni l’axe logique de l’ascension — une de ces lignes éphémères qui n’existent que quelques semaines par an, quand les températures nocturnes restent négatives mais que le soleil de printemps commence à lécher les sommets. On les cherche au jumelles depuis le bas, on les regarde disparaître avec les premières chaleurs. Gietl et Steinkasserer ont eu la chance, et le flair, de se présenter au bon moment.
Ponctuellement, de belles fissures et dièdres offrent quelques appuis solides et des possibilités de protection. Mais ce ne sont là que des respirations dans un itinéraire qui demande, globalement, une lecture fine du terrain et une confiance assumée dans ses propres capacités.

Photo: Simon Gietl
Une cotation à ne pas prendre à la légère
La voie est cotée M6 au maximum, ce qui pourrait laisser penser à une sortie accessible pour un grimpeur mixte aguerri. Ce serait une erreur. Les deux alpinistes sud-tyroliens sont formels : « une escalade impressionnante sur un granit solide, mais pas toujours bien protégé. Malgré une difficulté modérée, la voie ne doit absolument pas être sous-estimée. »
Ce type d’avertissement, venant de grimpeurs de leur niveau, n’est jamais anodin. En mixte, la cotation technique ne dit pas tout : la qualité de la glace, la distance entre les points, le style de rocher, le contexte météo — tout cela pèse autant que les chiffres.
Matériel et protection sur le granit du Weißzint
Ce que Gietl et Steinkasserer ont emporté
L’équipement utilisé lors de l’ouverture donne une idée précise de ce qu’il faut prévoir pour une future tentative. Voici ce que la cordée a utilisé :
- 5 pitons classiques et 2 pitons à pointes, tous laissés en place dans la voie
- Un jeu complet de friends du n°0 au n°2
- Quelques coinceurs pour compléter les protections naturelles
- Piolets et crampons techniques adaptés au mixte engagé
Ce kit, finalement assez léger, illustre bien la philosophie de l’ouverture : on ne boulonne pas, on n’équipe pas à tout-va. On cherche la ligne, on lit le rocher, on place ce qui est nécessaire. Les pitons laissés en place permettront à de futures cordées de trouver quelques repères, sans pour autant transformer la voie en via ferrata confidentielle.

Photo: Simon Gietl
Mon analyse de ce choix d’équipement
Je ne peux pas m’empêcher de saluer cette approche. Dans un contexte où certaines ouvertures récentes en haute montagne versent dans le sur-équipement — parfois par confort, parfois par peur des critiques — il y a quelque chose de rafraîchissant à voir deux alpinistes expérimentés choisir la voie de la mesure. Le granit compact du Weißzint se prête bien à ce style : il est solide, homogène, et récompense ceux qui savent le lire plutôt que ceux qui cherchent à le dompter à coups de goujons.
Ce que cette ouverture dit de l’alpinisme actuel
Chercher l’inconnu là où on ne l’attend plus
Il serait facile de réduire Laktosefrei à une anecdote de saison — une cordée de talents, une belle journée de mai, un nouveau tracé sur une face méconnue. Mais il y a quelque chose de plus profond ici. Simon Gietl est l’un des alpinistes les plus actifs et les plus respectés de sa génération. Il n’ouvre pas des voies pour alimenter un palmarès : il le fait parce qu’il reste convaincu que l’exploration a encore un sens, y compris à quelques heures de route de Bolzano.
La Punta Bianca n’est pas un sommet mythique. Elle ne figure pas dans les guides best-of des Alpes. C’est précisément pour ça que son exploration est significative. À une époque où les grandes lignes sont documentées, filmées, Instagram-ifiées avant même d’être répétées, choisir une face que personne ne regarde est un acte presque politique.

Photo: Simon Gietl
L’héritage de Kaspareck revisité
Il y a aussi quelque chose de beau dans le fait que cette ouverture s’inscrit dans la continuité directe de la voie de 1935. Kaspareck et Brunhuber n’avaient pas de tools carbone ni de crampons twelve points. Ils avaient du courage, un bon sens de l’itinéraire et une capacité à tolérer l’incertitude que nos standards contemporains ont parfois du mal à imaginer. Laktosefrei ne prétend pas les égaler — mais elle leur rend, sans le dire, un hommage discret en choisissant la même face, le même style d’engagement, la même discrétion.
Pour moi, c’est ça l’alpinisme qui résiste au temps : pas les performances chiffrées, mais les choix qui disent quelque chose sur les valeurs de ceux qui les font.

Photo: Simon Gietl
FAQ
Où se trouve exactement la Punta Bianca (Weißzint) ?
C’est un sommet frontalier sauvage niché au cœur des Alpes orientales.
- Géographie : La Punta Bianca, également appelée Weißzint, s’élève dans le massif des Alpes de Zillertal. Elle marque la frontière naturelle entre la région du Tyrol du Sud (Italie) et l’Autriche.
- La Face Nord : C’est sur ce versant austère qu’a été tracée la ligne Laktosefrei. Cette paroi se caractérise par son isolement, son manque d’infrastructures lourdes et sa faible notoriété, ce qui la préserve de la fréquentation des alpinistes de passage.
Quel niveau faut-il pour tenter la voie Laktosefrei ?
Cet itinéraire exige une grande maîtrise des techniques de l’alpinisme moderne.
- Les difficultés : La voie affiche une cotation maximale de M6 en mixte. Au-delà de cette note technique, les ouvreurs alertent sur l’engagement global de la course, qui ne doit en aucun cas être prise à la légère.
- Compétences requises : Une solide expérience du terrain d’aventure est indispensable. Le grimpeur doit être parfaitement à l’aise avec la pose de protections amovibles (coinceurs mécaniques de type friends, bicoins) et le pitonnage traditionnel, tout en faisant preuve d’une autonomie absolue en haute montagne.
Quels sont les autres itinéraires sur la face nord de la Punta Bianca ?
Les lignes de grimpe y sont extrêmement rares, ce qui renforce le caractère sauvage du lieu.
- La voie historique : Le tout premier itinéraire de la face nord remonte à 1935, ouvert par la cordée Kaspareck et Brunhuber. Cette voie historique a dû attendre l’année 2012 pour connaître sa première répétition moderne, signée par Leitner et Huber.
- L’actualité de la face : En mai 2026, Laktosefrei devient seulement la deuxième voie officiellement répertoriée sur ce versant. La face nord de la Punta Bianca demeure ainsi l’un des secteurs les plus secrets et les moins parcourus des Alpes de Zillertal.
Simon Gietl a-t-il publié un topo ou un compte-rendu de la voie ?
Aucun schéma technique précis n’est disponible pour le moment.
- Sources d’information : Les détails logistiques et techniques reposent uniquement sur les comptes-rendus et les déclarations directes partagés par les alpinistes à l’issue de leur ouverture.
- Répétition : Pour les futures cordées qui souhaiteraient s’élancer dans la voie, la progression se fera « à vue ». Les quelques pitons d’assurage laissés dans la roche par les ouvreurs feront office de seuls repères visuels tout au long de l’ascension.
À propos de OutWild
Salut, moi c’est Karim Akachar. Alpiniste et himalayiste passionné, fondateur du média Outwild, je pratique l’alpinisme en solo ou en binôme, principalement en style alpin. À travers mes expéditions, je partage des récits de terrain, des conseils techniques et mon expérience de la montagne, avec l’envie de transmettre les valeurs d’autonomie, d’engagement et de respect du milieu alpin.
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