Les déchets sur l’Everest sont l’un des sujets les plus tabous de l’alpinisme moderne. On parle de records, de météo, de permis à 11 000 dollars — mais rarement de ce qui reste là-haut une fois les expéditions pliées. Mandou, youtubeuse française, a passé plusieurs semaines au camp de base dans le cadre du projet Clean Everest 360, caméra au poing, aux côtés des équipes qui gèrent concrètement cette crise silencieuse. Ce qu’elle a filmé, senti et vécu dépasse largement ce qu’on imagine depuis son canapé.
Sommaire
ToggleLe camp de base vu de l’intérieur
Pas vraiment le bivouac spartiate qu’on imagine
Quand Mandou arrive au camp de base de l’Everest, la première surprise, c’est le confort. Certaines agences d’expédition proposent des services qui feraient rougir un hôtel de montagne : tentes chauffées, burgers, pizzas, et — elle le filme en direct — un colis arrivé par hélicoptère depuis Dubaï avec du bœuf wagyu. Pas une anecdote. Une tendance lourde, alimentée par la compétition entre agences : si l’une propose le service, l’autre suit.
Ce niveau de confort génère évidemment des volumes de déchets colossaux. Emballages plastique, canettes, bouteilles, cordes usagées, tentes déchirées par le vent, équipements abandonnés… À chaque rotation d’alpinistes, le flux ne s’arrête pas.
Et le pire n’est pas là où on le croit.
13 tonnes de matières fécales par saison
C’est le chiffre qui a le plus marqué Mandou — et qui marque tous ceux qui l’entendent. 13 tonnes de déchets humains sont produites chaque saison sur l’Everest côté népalais. Actuellement, une grande partie finit dans des trous creusés dans le sol ou la glace, à Gorakshep et aux alentours. Des trous que l’on recouvre, puis qu’on recreuse la saison d’après juste à côté, parce que le précédent est plein.
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Quand les toilettes du camp de base débordent, des porteurs arrivent pour vider les bidons et les redescendre à Gorakshep. Mandou a suivi l’opération. Elle filme, elle grimace, elle admet ne pas trouver ses mots face à l’odeur. Le porteur, lui, travaille sans eau pour se laver les mains. « C’est pas un travail facile », dit-elle simplement en voix off.
Kumar, Nima, Sonam : les visages de ce combat
Sur la route avec Kumar
L’un des moments les plus forts de son reportage, c’est quand Mandou part marcher avec Kumar et son collègue depuis le camp de base jusqu’à Gorakshep. Les deux hommes portent 60 à 65 kg sur le dos, à plus de 5 000 mètres d’altitude, sans faire une seule pause. Manon, elle, peine à les suivre. L’un d’eux fume cigarette sur cigarette. « Oxygen », dit-il avec un sourire en coin. « That’s the secret. »
Ces porteurs transportent notamment les bidons de déchets humains collectés au camp. Un travail pénible, malodorant, physiquement dingue — et pourtant absolument indispensable. Sans eux, le camp de base serait une catastrophe sanitaire encore plus grande.
Nima et Sonam, les tout premiers Rangers du Népal
C’est une des nouvelles concrètes que Mandou ramène de cette expédition : la création de la toute première équipe de Rangers au Népal, dans le cadre de Clean Everest 360. Nima et Sonam, les deux pionniers, seront basés au camp 2 pour cette saison. Leurs missions sont claires :
- Contrôler que chaque alpiniste et sherpa redescend bien 2 kg de déchets des camps 3 et 4
- Surveiller les agences d’expédition pour éviter les dépôts illégaux dans les crevasses
- Mettre en place la ségrégation des déchets au camp 2, déjà en vigueur au camp de base mais pas encore en altitude
L’idée est d’élargir progressivement l’équipe et ses missions, en s’inspirant directement du modèle tibétain où les Rangers sont au cœur de tout le dispositif.
Le modèle tibétain, une référence qui s’impose
Lancé en 2012 côté Tibet, Clean Everest 360 a mis dix ans à structurer un système qui tient. Une charte environnementale, des régulations sur la face nord, et surtout une taxe de 1 500 dollars par alpiniste, dont les recettes financent directement les Rangers locaux. Ces derniers sont salariés par une entreprise privée et ont la responsabilité de redescendre l’intégralité des déchets produits sur la montagne.
C’est exactement ce que le projet veut transposer au Népal. Côté népalais, il existe pour l’instant un système de caution de 4 000 dollars par alpiniste, remboursée en fin de saison si les règles sur les déchets sont respectées. Un agent du SPCC au pied de la cascade de glace pèse les sacs, vérifie les sacs à caca utilisés, et délivre un coupon sans lequel pas de remboursement. En théorie, c’est solide. En pratique, la traçabilité reste imparfaite et les contrôles insuffisants.
Gorakshep : la décharge au pied du toit du monde
Une odeur qui vous accueille à l’entrée du village
Mandou le dit cash : avant même de voir Gorakshep, elle l’a senti. Une décharge à ciel ouvert borde le chemin d’accès au village, avec des couches et des couches de déchets accumulés sur des années. Canettes, plastiques, papier, équipements divers — et tout ça brûle, en continu ou presque. Sur le papier, canettes et bouteilles plastiques sont censées être redescendues. Sur le terrain, beaucoup finissent dans les flammes ou dans un trou.
Elle trouve même une deuxième décharge cachée en hauteur, moins visible, où l’aluminium est enterré. Elle filme les canettes, les boîtes de thon, les thermos rouillés. « C’est pas joli », dit-elle. C’est un euphémisme.
Le tri qui déraille
Le SPCC a installé des « stations environnementales » dans plusieurs villages du Khumbu — des zones compartimentées, grillagées, avec des espaces distincts pour le verre, l’aluminium, les déchets secs. Mandou passe par Dingboche et s’arrête devant l’une d’elles. Résultat : le verre est mélangé au reste, les compartiments ne correspondent plus à rien, et juste derrière la station, un feu consume tranquillement plastique, alu et papier.
Ce n’est pas un problème de mauvaise volonté. C’est un problème structurel : volumes trop importants, coordination insuffisante avec les communautés locales, manque de moyens pour acheminer les déchets jusqu’à Namche Bazaar puis Lukla. Le transport en mulet ou porteur coûte cher, et la filière de recyclage locale est quasi inexistante pour le plastique.
Ce que révèle une conversation à Gorakshep
Un moment particulièrement révélateur du reportage de Manon : sa discussion avec un responsable local de la gestion des déchets à Gorakshep. Quand elle lui demande si enfouir des tonnes d’aluminium a un impact environnemental, il lui répond que non — parce que « le changement climatique, c’est partout de toute façon, ça ne change rien. » Les plastiques brûlés entrent pour lui dans la catégorie des « brûlables », comme si c’était une solution acceptable.
Ce n’est pas de l’indifférence ou de la mauvaise foi. C’est un manque de sensibilisation sur des enjeux complexes que personne n’a vraiment pris le temps d’expliquer : émissions toxiques à la combustion, contamination des sols, risques sanitaires pour les habitants permanents de la région. « Il y a un gros enjeu d’éducation », dit Manon face caméra. Et elle a raison.
La logistique du recyclage : un parcours du combattant
Quand les déchets sont bien collectés et bien triés — ce qui reste l’exception plus que la règle — leur chemin jusqu’au recyclage est épuisant. Ils descendent à dos de sherpa jusqu’au camp de base, puis par mulet ou porteur jusqu’à Lukla, puis en avion jusqu’à Katmandou. Là, l’aluminium peut être recyclé. Le plastique, lui, doit encore prendre un camion pour 8 heures de route jusqu’à Pokhara. Et dans le pire des cas, tout finit enfoui à Gorakshep ou brûlé dans un coin.
Face à cette réalité, la conclusion de Mandou est limpide : réduire les déchets à la source est la seule vraie priorité. Moins d’emballages inutiles, moins de produits suremballés importés par hélico, moins de snacks jetables en altitude. Ce n’est pas une posture écolo abstraite — c’est une nécessité logistique dans un environnement aussi extrême et aussi isolé.
FAQ — Déchets sur l’Everest
Combien de déchets sont produits chaque saison sur l’Everest ?
L’afflux de grimpeurs génère un impact environnemental colossal sur le toit du monde.
- Les déchets solides : Côté népalais, les expéditions abandonnent plusieurs dizaines de tonnes de déchets matériels à chaque saison de grimpe. Les camps d’altitude (notamment les camps III et IV) accumulent des restes de tentes déchirées, des emballages plastiques, des canettes et des bouteilles d’oxygène usagées.
- Les matières fécales : À ces détritus s’ajoutent environ 13 tonnes d’excréments humains par an. En raison des températures extrêmes, ces matières ne se dégradent pas naturellement, créant une pollution bactériologique grave qui contamine progressivement les glaciers et les sources d’eau potable des vallées en contrebas lors de la fonte des glaces.
C’est quoi exactement le projet Clean Everest 360 ?
Il s’agit d’une initiative éco-responsable transfrontalière majeure dédiée à la préservation de l’Himalaya.
- L’origine en Chine (Tibet) : Lancé à l’origine en 2012 sur la face nord de l’Everest sous l’impulsion de la grimpeuse et humaniste Marion Chaygneaud-Dupuy, ce programme a permis de structurer durablement le ramassage des déchets. Il repose sur l’application d’une charte environnementale stricte validée par les autorités locales, le déploiement de Rangers rémunérés pour trier le matériel et la mise en place d’une taxe environnementale.
- L’extension au Népal : Fort de sa réussite sur le versant tibétain (où plus de 8,5 tonnes de déchets ont été évacuées), le projet déploie désormais ses actions sur le versant sud au Népal. L’objectif est de reproduire ce modèle de contrôle en créant une équipe dédiée de Rangers de montagne népalais et en ouvrant un centre de sensibilisation et de tri à Pangboche pour trier et valoriser les plastiques.
Les alpinistes sont-ils vraiment contrôlés sur leurs déchets ?
Le système historique de contrôle vient de subir une refonte radicale pour pallier ses failles historiques.
- L’ancien mécanisme : Pendant de nombreuses années, le Népal imposait une caution de 4 000 dollars par équipe, remboursée uniquement si chaque grimpeur redescendait au moins 8 kg de déchets au camp de base. En pratique, ce dispositif était contourné : les alpinistes ramassaient de vieux déchets légers autour des camps inférieurs pour récupérer leur argent, tout en abandonnant leur matériel lourd (tentes, bouteilles de gaz) dans la « zone de la mort » où les contrôles étaient inexistants.
- La réforme de 2026 : Pour mettre fin à ces dérives, le gouvernement népalais a supprimé l’ancienne formule pour mettre en place une taxe de nettoyage non remboursable servant à financer des campagnes de dépollution professionnelles. De plus, de nouveaux points de contrôle fixes (notamment au Camp II) et des équipes de Rangers mobiles ont été instaurés pour surveiller en temps réel ce que les cordées abandonnent ou redescendent des camps supérieurs.
Peut-on vraiment recycler les déchets collectés sur l’Everest ?
La revalorisation des matériaux est un défi technique et logistique extrême en haute altitude.
- Les filières existantes : Les métaux lourds, comme les armatures de tentes ou les canettes en aluminium, sont acheminés par porteurs ou hélicoptères vers Katmandou où des fonderies locales peuvent les recycler efficacement. Des projets d’upcycling transforment également les toiles de tentes usagées récupérées au camp IV en sacs de voyage écologiques.
- Le problème du plastique : Le traitement du plastique reste le point noir de la chaîne. Les infrastructures de recyclage sont quasi inexistantes dans la région montagneuse du Khumbu. Le coût de rapatriement par les airs ou par portage jusqu’aux centres industriels de traitement reste prohibitif. C’est pourquoi les associations locales martèlent que la meilleure solution reste la réduction drastique des emballages à la source avant même le départ du camp de base.
À propos de Clara D.
Maman Exploratrice & Globe-trotteuse 🌍 Moi, c’est Clara, maman de deux jeunes enfants et amoureuse inconditionnelle des grands espaces. Pour moi, la maternité n’a jamais été un frein à l’aventure, bien au contraire : c’est un merveilleux moteur pour redécouvrir le monde à hauteur d'enfant. Passionnée de randonnée et de voyages, je parcours les sentiers et les routes du globe avec ma petite tribu. Des sommets alpins aux savanes lointaines, chaque voyage est une occasion d'apprendre, de grandir et de créer des souvenirs impérissables en famille.
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1 message sur “Déchets sur l’Everest : ce que personne ne vous montre vraiment”
Force aux népalais de nettoyer la merde des touristes, sans mauvais jeu de mots