Ascension Masherbrum : pourquoi ce sommet du Karakoram n’a connu que 4 ascensions en 65 ans

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Ascension Masherbrum : pourquoi ce sommet du Karakoram n'a connu que 4 ascensions en 65 ans

L’ascension Masherbrum reste l’une des plus rares de tout l’Himalaya-Karakoram. Ce sommet pakistanais de 7 821 mètres, longtemps désigné K1 avant de retrouver son nom balti, n’a été vaincu que quatre fois depuis sa première ascension en 1960, pour une quinzaine d’alpinistes au total. La dernière réussite confirmée remonte à 1985, soit plus de quarante ans. Entre avalanches récurrentes, séracs instables et fenêtres météo minuscules, le Masherbrum a conservé une réputation de citadelle imprenable que peu de 7000-8000 partagent encore aujourd’hui. Cet été, des équipes tchèque et colombienne tentent justement de rejoindre cette liste très restreinte.

Un sommet baptisé K1 avant de redevenir le Masherbrum

L’histoire de ce géant commence en 1856, lors du grand relevé trigonométrique de l’Inde britannique. Le lieutenant Thomas Montgomerie, observant la chaîne du Karakoram depuis un poste éloigné du Cachemire, attribue des codes provisoires aux sommets qu’il repère : K1, K2, K3… le « K » renvoyant simplement à Karakoram. Ce que Montgomerie note sous K1 correspond à l’actuel Masherbrum.

Les relevés cartographiques suivants permettent de retrouver le nom balti local, Masherbrum, souvent traduit par « reine des sommets », bien que certaines lectures plus anciennes y voient une racine plus sombre, proche de « montagne de l’apocalypse ». Le K2 voisin, lui, n’a jamais eu de nom local largement reconnu et a gardé sa désignation alphanumérique jusqu’à aujourd’hui. Une curiosité de cartographie qui en dit long sur l’isolement de cette région.

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Pourquoi si peu d’alpinistes ont réussi l’ascension du Masherbrum

Sur le papier, 7 821 mètres ne placent pas le Masherbrum parmi les géants absolus de la planète : il occupe la 22e place mondiale. Pourtant, le ratio tentatives/réussites y est catastrophique comparé à des sommets bien plus hauts. On compte une dizaine de tentatives échouées, la plus récente en 2022 avec le trio tchèque Marek Holecek, Radoslav Groh et Tomas Petrecek, stoppé à 7 300 m sur la face ouest.

Les dangers objectifs qui dissuadent les expéditions

La montagne cumule à elle seule presque tous les pièges classiques du haut Karakoram. C’est cette accumulation, plus qu’un danger isolé, qui rend chaque tentative aussi incertaine.

  • Avalanches fréquentes, en particulier sur la face sud-est et la face ouest, déclenchées par des chutes de neige soudaines
  • Champs de séracs instables qu’il faut traverser sur plusieurs centaines de mètres lors de l’approche
  • Corniches sommitales difficiles à anticiper sur l’arête finale
  • Fenêtres météo très courtes, parfois quelques jours seulement entre deux tempêtes
  • Isolement logistique qui complique le ravitaillement et l’évacuation en cas de problème

Ce cocktail explique pourquoi le sommet sud-ouest voisin, à peine plus bas (7 806 m), n’a lui aussi connu qu’une seule ascension répertoriée depuis sa découverte.

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La tragédie de 1957 sur la face sud-est

Avant la réussite, il y a eu les pionniers et leurs drames. Après une tentative britannique en 1938 et une expédition néo-zélandaise en 1955, c’est l’expédition himalayenne de Manchester, en 1957, menée par Joseph Walmsley avec Don Whillans et Bob Downes, qui pousse le plus loin sur la face sud-est. L’équipe installe un camp 6 vers 7 315 m, d’où Whillans et Geoffrey Smith bivouaquent à 7 560 m, à quelques centaines de mètres du but, avant de renoncer face à une neige trop instable dans le couloir final.

La nuit suivante, Bob Downes est pris d’une toux violente au camp 6. Il meurt le lendemain matin, probablement d’un œdème pulmonaire de haute altitude. Whillans et Walmsley, après avoir ramené son corps, retentent une dernière sortie et atteignent 7 711 m, à une centaine de mètres seulement du sommet principal, avant que la neige molle ne les contraigne à abandonner. Ils laissent une corde fixe de 90 m sur les rochers, témoin silencieux de cette tentative qui a tout donné sauf la victoire finale.

1960, l’année de la première ascension réussie

Trois ans plus tard, l’expédition américano-pakistanaise du Karakoram, dirigée par Nick Clinch, parvient enfin au sommet. Le 6 juillet 1960, Willi Unsoeld et George Bell atteignent le point culminant, suivis deux jours plus tard par Nick Clinch et le capitaine pakistanais Jawed Akhter Khan, qui devient ainsi le premier Pakistanais à gravir un grand sommet du Karakoram.

L’équipe utilise des tactiques de siège classiques : cordes fixes, série de camps jusqu’à 7 315 m, progression méthodique à travers séracs, dôme et bassin supérieur. Cette approche, lourde mais éprouvée, reste à ce jour la seule méthode ayant fonctionné sans accroc majeur sur ce versant.

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Le pari du style alpin en 1980, entre audace et avalanches

Vingt ans plus tard, l’alpinisme évolue, et avec lui les ambitions sur le Masherbrum. La Française Christine de Colombel et l’Américain David Belden choisissent une approche radicalement différente : pas de porteurs d’altitude, pas de cordes fixes, pas d’oxygène. Juste deux alpinistes et leur sac.

Après avoir jugé l’arête ouest trop exposée aux séracs, le duo se rabat sur la face sud-est. Début août, à 7 200 m, une avalanche emporte leur tente et blesse Christine de Colombel aux côtes. Réfugiés sous une falaise de glace pendant plusieurs jours, ils décrivent dans le livre Voyage au bout du vide une attente où chaque grondement de la montagne pouvait être le dernier. La descente qui suit, sur trois jours, dans la tempête et avec une coéquipière blessée, illustre à quel point cette montagne ne pardonne aucune erreur de timing.

Le sommet sud-ouest et le drame polonais de 1981

La même décennie voit aussi la première et unique ascension du sommet sud-ouest (7 806 m), alors considéré comme le plus haut point inviolé du Karakoram. Une expédition polonaise menée par Piotr Mlotecki y parvient le 17 septembre 1981, avec Zygmunt Heinrich, Marek Malatynski et Przemyslaw Nowacki.

La descente tourne au cauchemar. Un bivouac improvisé sur une crête exposée, en pleine dégradation météo, coûte la vie à Malatynski et Nowacki. Heinrich, abrité sur le versant sous le vent, les retrouve sans vie au matin et redescend seul, survivant à une chute le long de falaises de glace. Les corps de ses compagnons sont restés sur la montagne. Quatre ans plus tard, une équipe japonaise gravissant l’arête nord retrouvera l’un des deux corps en chemin vers le sommet principal, rappel glaçant du tribut payé par cette face.

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Les dernières ascensions confirmées, en 1983 et 1985

Après le succès américain de 1960, seules deux fenêtres de réussite suivront sur le sommet principal. En août 1983, une équipe japonaise répète la voie de 1960, et deux de ses membres, Masahiro Nomura et Takeyasu Minamiura, touchent le sommet. En juillet 1985, une équipe japonaise par l’arête nord-ouest et une équipe autrichienne par une voie technique mixte roche-glace réussissent également l’ascension.

Depuis cette date, aucune nouvelle ascension du sommet principal n’a été confirmée, malgré de multiples tentatives entre 1985 et 2022 sur l’arête nord, l’arête est, la face nord-est et la face ouest, toutes arrêtées par les avalanches, les chutes de séracs ou une météo trop instable. En 2013-2014, le trio David Lama, Hansjorg Auer et Peter Ortner n’avance que 400 m sur la face nord-est vierge avant de renoncer au risque extrême d’avalanche.

Mon avis sur ce sommet oublié des projecteurs

J’ai suivi plusieurs expéditions au Karakoram ces dernières années, et le Masherbrum revient sans cesse dans les conversations de bivouac comme une sorte de montagne fantôme : tout le monde la connaît de nom, presque personne n’y est allé. Ce qui me frappe en creusant son histoire, c’est l’absence quasi totale de tourisme d’altitude autour de ce sommet, contrairement à des géants voisins beaucoup plus médiatisés. Je valide totalement l’idée que cette discrétion vient moins de son altitude que de la combinaison rare de dangers objectifs qu’elle concentre sur un terrain relativement compact.

Mon avis, en discutant avec des grimpeurs ayant fréquenté la région, c’est que le Masherbrum incarne une forme d’alpinisme à l’ancienne, où la préparation logistique compte presque autant que la technique pure. C’est aussi ce qui rend les tentatives de style alpin, comme celle de 1980, particulièrement marquantes : elles montrent qu’on peut réduire le matériel mais jamais le risque réel posé par la montagne elle-même.

Ce qui pourrait changer avec les expéditions de cet été

Les équipes tchèque et colombienne annoncées pour cette saison relancent l’intérêt pour ce sommet resté silencieux depuis 1985. Radoslav Groh, déjà monté à 7 300 m en 2022, fait partie des candidats les plus crédibles à une nouvelle réussite. Une ascension aboutie marquerait la première en 41 ans et raviverait probablement l’attention sur les voies encore vierges, notamment sur les faces nord-est et ouest, où de larges portions de paroi n’ont jamais été touchées par un grimpeur.

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FAQ

Combien de temps ou de personnes ont gravi le Masherbrum ?

Seule une quinzaine d’alpinistes au total ont réussi à fouler le sommet principal du Masherbrum dans toute l’histoire.

  • Une rareté absolue : Cet exploit global ne représente que quatre expéditions victorieuses au total depuis la première ascension réussie en 1960.
  • Un silence de quarante ans : Les derniers sommets officiels remontent à l’été 1985, ce qui témoigne de la difficulté extrême à répéter l’ascension de ce géant du Karakoram.
Pourquoi le Masherbrum s’appelle-t-il aussi K1 ?

Le code K1 provient des tout premiers travaux de cartographie de la chaîne du Karakoram au XIXe siècle.

  • L’origine britannique : En 1856, le lieutenant Thomas Montgomerie a numéroté les sommets visibles depuis son point d’observation, désignant le Masherbrum comme le premier pic de la liste (K1).
  • Le retour au nom local : Contrairement au K2 voisin qui a conservé sa désignation technique, le K1 a rapidement été supplanté dans l’usage par son nom balti traditionnel et d’origine : Masherbrum.
Quelle est la voie la plus utilisée pour gravir le Masherbrum ?

La face sud-est s’impose comme l’itinéraire le plus classique et historique de la montagne.

  • La ligne d’origine : C’est par ce versant sud-est que la première expédition américano-pakistanaise de 1960 a réussi à ouvrir la voie vers le sommet.
  • Les autres versants : Les faces ouest et nord-est demeurent en grande partie vierges et sauvages, représentant aujourd’hui des défis majeurs réservés à l’élite de l’alpinisme en style alpin.
Le Masherbrum est-il dangereux pour les alpinistes expérimentés ?

Oui, le Masherbrum est considéré comme l’un des sommets de moins de 8 000 mètres les plus redoutables au monde.

  • Des pièges objectifs constants : La montagne subit des avalanches massives et fréquentes ainsi que des ruptures de séracs instables qui menacent directement les voies d’accès.
  • Une météo impitoyable : Les fenêtres de beau temps y sont extrêmement courtes et instables, expliquant un taux de réussite global inférieur à 10 % pour les expéditions qui s’y aventurent.
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