Le Broad Peak vient encore une fois d’endeuiller la communauté de l’alpinisme himalayen. L’avalanche de la semaine dernière, qui a coûté la vie à dix alpinistes, restera comme la catastrophe la plus meurtrière jamais enregistrée sur cette montagne du Karakoram. Mais ce drame n’est malheureusement que le dernier chapitre d’une longue histoire qui s’écrit depuis près de sept décennies sur ses pentes.
Je suis de ceux qui suivent l’actualité himalayenne de près, entre deux expéditions personnelles, et je dois avouer que ce sommet m’a toujours fasciné autant qu’il m’a inquiété. Culminant à 8 051 mètres, le Broad Peak se situe à la frontière entre le Pakistan et la Chine, et il attire les grimpeurs depuis sa première ascension en 1957. Sa voie normale, qui suit l’éperon ouest depuis le glacier Godwin-Austen avant de rejoindre une arête sommitale interminable et exposée, a vu défiler des générations entières d’alpinistes. Certains en sont revenus grandis. D’autres n’en sont jamais redescendus.
Dans cet article, je reviens sur les grandes catégories de décès qui ont marqué l’histoire du Broad Peak : avalanches, chutes, épuisement, disparitions, et quelques causes plus rares. Comprendre ces schémas, c’est aussi comprendre pourquoi cette montagne, sans être la plus meurtrière des 8000, continue de réclamer son tribut année après année.
Sommaire
ToggleUn sommet redoutable mais sous-estimé
Ce qui frappe quand on étudie l’histoire du Broad Peak, c’est à quel point il est souvent perçu comme « accessible » par rapport à d’autres 8000. Techniquement moins engagé que le K2 voisin, il attire un profil d’alpinistes parfois moins expérimentés, séduits par sa réputation de sommet « faisable ». Mon avis, après avoir passé du temps à observer les rapports d’expédition et à discuter avec des grimpeurs qui l’ont tenté : cette réputation est en grande partie trompeuse.
La longue arête sommitale, exposée aux vents violents et souvent noyée dans le brouillard, ne pardonne aucune erreur de jugement. C’est précisément cette combinaison entre accessibilité apparente et dangers objectifs bien réels qui explique le nombre constant de victimes enregistrées depuis 1957.

Les avalanches, une menace permanente
Les avalanches représentent l’un des dangers les plus redoutés sur le Broad Peak, en particulier sur les parties basses et médianes de la voie normale, là où les pentes se chargent de neige et se dérobent sans prévenir.
L’histoire retient plusieurs drames marquants. En mai 1985, le Canadien Hans Frick perd la vie dans une avalanche. Trois ans plus tard, en août 1988, c’est au tour du Sud-Coréen Yong-il Jang. Le 16 juin 1997, une coulée emporte l’Américain Jeffrey Ian Bubb et le Japonais Fukuzo Yokotagawa à environ 7 000 mètres, alors qu’ils redescendaient entre le camp 3 et le camp 2. En juillet 2015, le grimpeur pakistanais Qamber Ali Jangjupa connaît le même sort.
Ces accidents surviennent le plus souvent lors des déplacements entre camps, ou pendant l’installation des cordes fixes, là où le relief canalise naturellement la neige et la glace dans d’étroits couloirs. Les zones situées entre le camp 2 et le camp 3, ainsi que les abords des camps d’altitude, sont depuis longtemps identifiées comme propices aux glissements de plaques et aux chutes de séracs après les tempêtes. Même des cordées aguerries s’y sont fait piéger, malgré des conditions qui semblaient pourtant stables.
La récente tragédie du 30 juillet illustre à quel point ces phénomènes peuvent être d’une violence inouïe : un alpiniste peut être emporté sur 800 à 1 600 mètres en à peine deux minutes. À cette vitesse et sur une telle distance, la survie relève quasiment du miracle.
Les chutes, ennemies silencieuses de la descente
Si les avalanches frappent de manière soudaine et spectaculaire, les chutes constituent la cause de décès la plus fréquente sur le Broad Peak, et surviennent en grande majorité pendant la descente. C’est souvent après l’euphorie du sommet, quand la fatigue s’installe et que l’attention retombe, que le danger devient le plus grand.
La toute première grande tragédie de la montagne relève de cette catégorie. Fin juillet 1975, une expédition polonaise atteint pour la première fois le sommet central du Broad Peak, jusque-là vierge. Mais la descente vire au cauchemar : dans des conditions météorologiques qui se dégradent et dans l’obscurité, Bohdan Nowaczyk disparaît en installant un rappel. Après un bivouac désespéré passé dans la tempête et un froid extrême, Marek Kesicki et Andrzej Sikorski glissent sur de la glace vive et meurent le lendemain. Sur les cinq alpinistes ayant atteint le sommet, seuls deux redescendront vivants.
Les décennies suivantes confirment ce triste schéma :
- L’alpiniste catalan Enric Pujol meurt d’une chute en août 1981, peu après avoir réalisé la première ascension espagnole du sommet avec Manuel Hernandez, blessé mais survivant grâce à un appel radio au camp de base
- Le Britannique Liam Scott Elliott chute en août 1986
- L’Allemand Kurt Lyncke-Krueger meurt d’une chute en juillet 1990
- Le Sud-Coréen Hyun-jae Park connaît le même sort en juillet 1995
- L’Italienne Cristina Castagna, déjà habituée des sommets de plus de 8 000 mètres, glisse vers 7 800 mètres en juillet 2009 et chute dans une crevasse ; son corps repose toujours sur la montagne aujourd’hui
- Le Hongkongais Jeffrey Wai Hung Chung disparaît dans une crevasse en juillet 2011, suivi par le Pakistanais Muhammad Baqir en juillet 2012
- Le Sud-Coréen Kim Hong-bin, qui avait déjà perdu plusieurs doigts à cause de gelures, fait une chute mortelle depuis l’arête sommitale en juillet 2021, après avoir atteint le sommet
- Le Britannique Gordon Henderson chute près du sommet en juillet 2022
L’histoire de Kim Hong-bin a particulièrement marqué la communauté, tant les efforts de secours menés par l’équipe de Vitaly Lazo furent intenses avant de s’avérer vains. Ce genre de drame relance systématiquement le débat sur les limites du secours en très haute altitude, où chaque minute compte et où les conditions rendent parfois toute intervention impossible.

L’épuisement et le mal de l’altitude
Au-dessus de 7 500 mètres, le corps humain entre dans ce qu’on appelle la « zone de la mort ». C’est précisément dans cette zone que l’épuisement et les pathologies liées à l’altitude ont emporté un grand nombre d’alpinistes sur le Broad Peak.
Le Britannique Peter Thexton meurt d’un œdème pulmonaire le 29 juin 1983. Le Tchèque Bohuslav Bilek succombe à la même affection le 11 juin 1994. Mais le cas le mieux documenté reste probablement celui de l’Autrichien Markus Kronthaler, en juillet 2006. Ancien policier et alpiniste chevronné, il atteint le sommet avant de s’effondrer d’épuisement et de déshydratation le long de l’arête sommitale. Son compagnon Sepp Bachmair tente de le sauver, en vain. Le corps de Kronthaler reste sur la montagne pendant une année entière, jusqu’à ce que son frère Georg organise une expédition de récupération à 7 900 mètres, alors la plus haute jamais réalisée.
D’autres drames similaires jalonnent l’histoire récente : les Sud-Coréens Dong-keun Han, Jae-mo Yang et Sun-taek Lim en juillet 1996 ; les Français Pascale Bessières et Éric Escoffier en juillet 1998 ; le Sud-Coréen Seung-Kwon Hur en 1999 ; la Tchèque Zuzana Hofmannova en 2012.
L’année 2013 restera comme un point noir dans l’histoire de la montagne. Lors de la toute première ascension hivernale du Broad Peak, les Polonais Maciej Berbeka et Tomasz Kowalski se séparent à la descente après avoir touché le sommet par un froid extrême, et n’atteindront jamais le camp 4. Quatre mois plus tard, trois Iraniens ouvrant partiellement une nouvelle voie sur la face sud-ouest, Aidin Bozorgi, Pouya Keivan et Mojtaba Jarahi, se désorientent à la descente, manquent de vivres et d’eau après plusieurs bivouacs forcés, et disparaissent sans laisser de trace.
D’autres causes, plus rares mais bien réelles
Le danger n’attend pas toujours les hautes altitudes. En août 1985, la Polonaise Barbara Kozlowska se noie dans un torrent glaciaire au-dessus du camp de base. L’Allemande Dana Heide subit le même sort en juillet 2013. Plus récemment, en août 2024, des chutes de pierres tuent le Pakistanais Murad Sadpara, tandis qu’en juillet 2022, ses compatriotes Sharif Sadpara et Imran Karim perdent également la vie.
Ces incidents rappellent une réalité que j’essaie toujours de transmettre quand je parle d’expéditions en très haute montagne : le danger ne se limite jamais à la zone sommitale. Un simple torrent de fonte glaciaire, une pierre qui se détache sans prévenir, et c’est un drame qui peut survenir à quelques centaines de mètres seulement du confort relatif du camp de base.
Un schéma qui se répète depuis 1957
En prenant du recul sur près de soixante-dix ans d’histoire, un schéma assez net se dessine. La plupart des accidents mortels surviennent à la descente, quand la fatigue s’accumule et que la longue arête sommitale ne laisse aucune marge d’erreur. Les avalanches frappent les parties basses et moyennes avec une violence soudaine, comme on l’a vu tragiquement la semaine dernière. Les chutes emportent ceux qui perdent l’équilibre sur la glace vive ou les corniches fragiles. L’épuisement et le mal de l’altitude achèvent des grimpeurs qui viennent tout juste de toucher leur rêve. Et les disparitions restent souvent liées à des tempêtes soudaines ou à des erreurs d’orientation dans un environnement où tout repère visuel peut disparaître en quelques minutes.
Le Broad Peak n’a jamais été le plus meurtrier des 8000, contrairement à l’Annapurna ou au K2 en termes de taux de mortalité. Mais son accessibilité relative, combinée à des dangers objectifs bien réels, a produit un flux constant et régulier de tragédies sur près de sept décennies.

Le Broad Peak face aux grandes catastrophes de l’histoire de l’alpinisme
Jusqu’à la semaine dernière, l’histoire du Broad Peak se caractérisait surtout par des pertes individuelles ou en petits groupes, contrairement à d’autres montagnes marquées par des catastrophes collectives d’une ampleur bien plus terrible.
L’avalanche la plus meurtrière de l’histoire de l’alpinisme demeure celle du pic Lénine, survenue le 13 juillet 1990. Un séisme en Afghanistan avait provoqué le détachement d’un sérac sur le pic Chapaev voisin, déclenchant un glissement de terrain massif qui ensevelit le camp 2. Sur 45 alpinistes présents, 43 périrent, et de nombreux corps reposent encore aujourd’hui sous le glacier.
Dans la nuit du 3 au 4 janvier 1991, dix-sept alpinistes trouvèrent la mort sur le Kawagarbo, en Chine, lorsqu’une avalanche colossale, estimée à plus de 300 000 tonnes de neige et de glace, ensevelit leur camp 3. La plupart des corps ne furent retrouvés que des années plus tard, mis au jour par la fonte progressive des glaciers.
Sur l’Everest, la cascade de glace du Khumbu a coûté la vie à seize sherpas lors d’un effondrement de sérac le 18 avril 2014, tandis que le séisme népalais de 2015 a déclenché des avalanches meurtrières jusque dans le camp de base, tuant au moins vingt-deux personnes.
Avec l’avalanche du 30 juillet dernier et ses dix victimes, le Broad Peak vient d’inscrire son nom dans cette liste sombre des catastrophes majeures de l’histoire himalayenne, lui qui n’avait connu jusqu’ici que des drames plus isolés.
Ce qu’il faut retenir
Le Broad Peak cumule depuis 1957 des décès liés aux avalanches, aux chutes lors de la descente, à l’épuisement en haute altitude et à des disparitions en tempête. L’avalanche du 30 juillet dernier, avec dix victimes, est devenue la catastrophe la plus meurtrière de l’histoire de la montagne, la plaçant désormais aux côtés des grandes tragédies collectives de l’Himalaya et du Karakoram, comme celles du pic Lénine ou du Kawagarbo.

FAQ
Le Broad Peak est-il dangereux pour un alpiniste débutant ? Oui, malgré sa réputation de sommet « accessible » comparé au K2 voisin, le Broad Peak présente de véritables dangers objectifs : avalanches sur les parties basses et médianes, arête sommitale exposée aux vents violents, et zones propices aux chutes de séracs entre les camps 2 et 3.
Quelle est la cause de décès la plus fréquente sur le Broad Peak ? Les chutes lors de la descente représentent historiquement la cause la plus fréquente, souvent liées à l’épuisement et à la perte de vigilance après l’ascension du sommet.
Quelle est la catastrophe la plus meurtrière survenue sur le Broad Peak ? L’avalanche du 30 juillet dernier, qui a coûté la vie à dix alpinistes, constitue la tragédie la plus meurtrière enregistrée sur cette montagne en près de sept décennies d’histoire.
Quand a eu lieu la première ascension du Broad Peak ? Le sommet principal du Broad Peak a été gravi pour la première fois en 1957, tandis que son sommet central, longtemps considéré comme plus difficile d’accès, n’a été atteint qu’en 1975 par une expédition polonaise.
À propos de OutWild
Salut, moi c’est Karim Akachar. Alpiniste et himalayiste passionné, fondateur du média Outwild, je pratique l’alpinisme en solo ou en binôme, principalement en style alpin. À travers mes expéditions, je partage des récits de terrain, des conseils techniques et mon expérience de la montagne, avec l’envie de transmettre les valeurs d’autonomie, d’engagement et de respect du milieu alpin.
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