Alpiniste coincé dans les Dolomites : le sauvetage spectaculaire de 5 heures au Campanile di Val Montanaia

0
Alpiniste coincé dans les Dolomites : le sauvetage spectaculaire de 5 heures au Campanile di Val Montanaia

Un alpiniste coincé dans le vide pendant près d’une heure et demie, suspendu à 2 173 mètres d’altitude sur l’une des flèches rocheuses les plus mythiques des Dolomites : voilà le résumé brutal de ce qui s’est joué le 19 août dernier sur le Campanile di Val Montanaia. Paolo Molin, pizzaiolo de 53 ans originaire de Burano, a vécu l’un des pires scénarios qu’un grimpeur puisse imaginer, celui où une simple erreur de rappel transforme une descente de routine en cauchemar suspendu au-dessus du vide.

Je vais vous raconter cette histoire en détail, parce qu’elle contient à peu près tout ce qu’un alpiniste ou un trekkeur aguerri redoute : une trajectoire mal évaluée, une corde qui s’écoule sans trouver d’appui, et une nuit entière pour organiser un sauvetage jugé « d’une complexité rare » par les secouristes eux-mêmes. Accrochez-vous, ça vaut le détour.

Ce qu’il faut retenir

  • Un grimpeur de 53 ans est resté suspendu dans le vide environ 1h30 après une erreur de trajectoire en rappel sur le Campanile di Val Montanaia (2 173 m).
  • L’incident s’est produit le 19 août 2026 dans les Dolomites frioulanes, dans le Parc naturel des Dolomites frioulanes.
  • Le couple a dérivé trop à l’ouest depuis le grand ballatoio, une vire large censée guider la descente vers le nord.
  • Le brouillard, la faible luminosité et le risque de chutes de pierres ont empêché tout treuillage héliporté classique.
  • Le sauvetage, mené par le Soccorso Alpino du Frioul-Vénétie Julienne, s’est terminé vers 1h30 du matin, après plus de 5 heures d’opération.

Une erreur de trajectoire qui a tout changé

La descente qui déraille au grand ballatoio

Tout commençait pourtant bien. Paolo Molin et sa partenaire de cordée Silvia Furlanetto, tous deux originaires de l’île de Burano dans la lagune de Venise, avaient rejoint le sommet du Campanile sans la moindre difficulté. C’est en entamant la descente en rappel depuis le grand ballatoio — cette large vire circulaire qui ceinture la partie sommitale de la tour — que les choses ont basculé. Au lieu de suivre l’itinéraire normal vers le nord, la cordée s’est décalée vers l’ouest.

Cette dérive peut paraître anodine sur le papier. En réalité, elle change complètement la donne. Sur la voie normale, chaque longueur de rappel de 40 à 60 mètres est calculée pour tomber pile sur la vire ou le relais suivant. C’est le principe même d’un itinéraire équipé et balisé par des décennies de pratique. Mais dès qu’on sort de cette ligne, plus rien n’est garanti : pas de vire, pas de relais, pas de point d’ancrage intermédiaire à portée de corde.

Cinquante mètres dans le vide

Molin est descendu le premier, comme c’est souvent la coutume quand on ouvre la voie pour sécuriser la suite. Après 50 mètres de calade, il n’a trouvé aucun appui. Ni vire, ni paroi accessible, rien. Il s’est retrouvé littéralement suspendu au bout de sa corde, dans le vide, sans possibilité de continuer à descendre ni de remonter facilement jusqu’au relais. Furlanetto, restée sur le balcon rocheux au-dessus, ne pouvait plus le rejoindre.

C’est précisément le genre de situation que redoutent tous les pratiquants de grandes voies. On ne parle pas ici d’une chute au sens classique, mais d’un blocage : la corde a fait son office, elle a stoppé la descente, mais elle ne mène nulle part. Et dans ce type de configuration, chaque minute qui passe aggrave le problème plutôt que de le résoudre.

Une course contre la nuit et le brouillard

Vers 19 heures, des randonneurs présents en contrebas ont repéré les deux silhouettes immobiles sur la paroi. Ils sont descendus jusqu’au refuge Pordenone pour donner l’alerte, transmettant des indications précises à la centrale d’urgence régionale, qui a aussitôt déclenché les secours. La station Valcellina du Soccorso Alpino, l’hélicoptère sanitaire régional et une ambulance ont été mobilisés dans la foulée.

Le problème, c’est que la montagne n’a pas coopéré. L’hélicoptère sanitaire a bien tenté d’atteindre le sommet, mais n’a pas pu intervenir au treuil : au-dessus du ballatoio, la visibilité manquait totalement, et le souffle des pales délogeait des pierres, avec un risque réel de blesser aussi bien l’alpiniste bloqué que le technicien héliporté. Une tentative a même provoqué de petits éboulements sur la paroi, confirmant qu’il fallait changer complètement de stratégie.

Le syndrome du harnais, un danger sous-estimé

Ce qui rend cette histoire particulièrement tendue, c’est le facteur médical. On pense souvent qu’être « juste suspendu » à un harnais ne présente pas de danger immédiat tant qu’on ne tombe pas. C’est faux, et c’est un point que je trouve trop peu expliqué dans les topos et les formations grand public.

Voici pourquoi une immobilité prolongée dans un baudrier peut virer au drame :

  • Les sangles cuissardes compriment les vaisseaux des jambes et bloquent progressivement la circulation sanguine.
  • Le sang s’accumule dans les membres inférieurs, privant le cœur et le cerveau d’un retour veineux suffisant.
  • Ce phénomène, appelé syndrome du harnais (ou « suspension trauma » chez les anglophones), peut provoquer une perte de connaissance en 15 à 40 minutes selon les individus.
  • Une remise en position horizontale trop brutale après une longue suspension peut elle-même déclencher un choc cardiovasculaire grave.
  • C’est pour cette raison que les secours alpins traitent toute suspension prolongée comme une urgence vitale, même en l’absence de blessure visible.

Molin est resté environ 1h30 sans appui avant la première tentative de récupération, un délai qui se situe déjà dans la zone à risque. Heureusement, il a été décroché et redescendu avant que la situation ne dégénère sur le plan médical.

L’opération de sauvetage vue de l’intérieur

Trois techniciens héliportés sur la vire est

Face à l’échec du treuillage direct, les secouristes ont changé d’approche. Ils ont chargé 200 mètres de corde et décidé d’aborder le sommet par le versant est pour débarquer trois techniciens, plutôt que de tenter à nouveau une approche frontale par le côté ouest, trop exposé au brouillard et aux chutes de pierres. C’est une manœuvre technique lourde, qui demande une coordination millimétrée entre le pilote, le treuilliste et les secouristes au sol.

Une fois débarqués, les trois hommes ont traversé le fameux ballatoio anulaire jusqu’au balcon où Furlanetto, épuisée mais indemne, attendait depuis des heures dans le froid et l’obscurité grandissante. Elle a été sécurisée en priorité, avant que l’équipe ne s’attaque au cas le plus délicat : récupérer Molin, toujours suspendu plus bas.

Le geste qui a tout débloqué

Un secouriste s’est encordé et a rejoint Molin en rappel, dans le noir complet. Il l’a assuré sur un système indépendant, a coupé les cordes coincées qui l’immobilisaient, puis l’a redescendu jusqu’au pied de la paroi. Un geste technique simple à décrire, mais qui exige un sang-froid total : on parle d’une manipulation de cordes en pleine nuit, sur une paroi de 300 mètres, avec un camarade en état de fatigue avancée à quelques mètres de soi.

Les deux alpinistes ont finalement touché le sol vers 1h30 du matin, jeudi 20 août, conscients et quasiment indemnes, au terme d’une opération qui aura mobilisé les secours pendant plus de cinq heures. Un dénouement heureux qui doit beaucoup à la rapidité de l’alerte donnée par les randonneurs présents en contrebas, et à la capacité d’adaptation du Soccorso Alpino face à un plan initial qui n’a pas fonctionné.

Qui sont Paolo Molin et Silvia Furlanetto

Derrière les chiffres et le déroulé technique, il y a deux personnes bien réelles, toutes deux originaires de l’île vénitienne de Burano, connue pour ses maisons colorées et ses dentelles. Silvia Furlanetto, 28 ans, cogère un café-pâtisserie-glacier sur l’île, tandis que Paolo Molin, 53 ans, tient une pizzeria-restaurant. Furlanetto pratique la montagne depuis 2020, Molin depuis bien plus longtemps, et tous deux ont suivi des cours d’escalade en salle avant de se lancer sur des voies classiques comme celle du Campanile.

Ce qui m’a marqué en creusant leurs témoignages, c’est la lucidité avec laquelle ils ont géré la situation. Depuis le sommet, ils avaient repéré du monde au bivouac en contrebas et se sont mis à crier, sachant que le téléphone ne captait pas mais que les voix portent loin dans la vallée. Un réflexe simple, presque instinctif, mais qui a probablement fait gagner un temps précieux avant le déclenchement de l’alerte. Après l’épreuve, Furlanetto a confié vouloir marquer une pause avant de repartir sur des courses plus engagées, en douceur, avec ses proches.

Mon regard d’alpiniste sur cet accident

J’ai passé pas mal de temps en altitude ces dernières années, notamment lors d’un trek jusqu’au camp de base de l’Everest à environ 5 300 mètres, et si cette expérience n’a rien à voir techniquement avec une grande voie dans les Dolomites, elle m’a appris une chose que je retrouve intacte dans cette histoire : c’est presque toujours une succession de petites décisions qui mène à une situation critique, pas un seul gros faux pas.

Ici, la dérive vers l’ouest n’était probablement que de quelques mètres au départ. Sur une paroi de 300 mètres, avec un ballatoio large et des repères visuels qui peuvent se ressembler dans la brume ou la fatigue du sommet, ce genre d’erreur est terriblement facile à commettre, même pour des grimpeurs expérimentés. Je le dis sans aucun jugement envers Molin et Furlanetto : leur voie normale reste un itinéraire exigeant, exposé, et connu pour ses pièges d’orientation en descente.

Ce que je retiens surtout, c’est l’importance de vérifier activement chaque longueur de rappel avant de s’engager dedans, plutôt que de se fier à l’automatisme ou au souvenir d’un topo lu la veille. Sur mes propres sorties en falaise, j’ai pris l’habitude de toujours garder un œil sur la ligne de descente attendue et de m’arrêter au moindre doute, quitte à perdre dix minutes. Dix minutes de perdues valent toujours mieux qu’une nuit suspendu dans le vide.

Comment éviter ce genre d’erreur en rappel

Les bons réflexes avant de partir en rappel

Si vous pratiquez la grande voie ou l’alpinisme, cet accident mérite qu’on s’y attarde concrètement. Voici les points que je vérifie systématiquement, et que je recommande à quiconque s’engage dans une descente en rappel sur terrain inconnu :

  • Repérer visuellement le relais suivant avant de partir, quand c’est possible, plutôt que de descendre « à l’estime ».
  • Emporter un topo à jour avec les longueurs exactes de chaque rappel et les repères visuels associés (fissures, becquets, couleur de roche).
  • Garder un nœud en bout de corde systématiquement, pour éviter de descendre dans le vide au-delà de la longueur disponible sans s’en rendre compte.
  • Prévoir un système de remontée sur corde (prusik, poignée autobloquante) dans le sac, même pour une course qu’on pense maîtriser.
  • Communiquer en continu entre les membres de la cordée sur la trajectoire suivie, surtout dès qu’on hésite entre deux lignes possibles.
  • Ne jamais hésiter à remonter au relais précédent en cas de doute, plutôt que de continuer en espérant trouver un appui plus bas.

Ce sont des réflexes simples, presque basiques sur le papier, mais qui demandent une discipline réelle une fois en paroi, fatigué, avec l’envie légitime de rentrer avant la nuit. Pour aller plus loin sur la technique de rappel en sécurité, j’avais détaillé le sujet dans notre guide sur la technique de rappel en alpinisme, qui reprend pas à pas les vérifications à faire avant chaque longueur.

Le Campanile di Val Montanaia, une flèche mythique

Le Campanile di Val Montanaia est une aiguille rocheuse isolée qui s’élève au cœur du Parc naturel des Dolomites frioulanes, entre le groupe des Monfalconi et les Spalti di Toro. Sa silhouette élancée et quasi verticale, qui culmine à 2 173 mètres, lui a valu le surnom de « cri de pierre ».

La voie normale figure parmi les grandes classiques de l’alpinisme frioulan, avec des passages jusqu’au 5e degré et une escalade constamment exposée sur environ 250 mètres de développement. La première ascension complète remonte au 17 septembre 1902, réalisée par les alpinistes autrichiens Wolf von Glanvell et Karl von Saar. Quelques jours plus tôt, deux autres grimpeurs italiens avaient déjà franchi ce qui deviendrait la célèbre fissure clé de l’itinéraire, sans toutefois trouver la sortie vers le sommet.

C’est cette réputation de voie mythique, presque initiatique pour les grimpeurs du nord-est italien, qui explique pourquoi tant de cordées s’y engagent chaque été. Elle reste accessible à des alpinistes confirmés mais non professionnels, ce qui en fait aussi, statistiquement, un terrain propice aux erreurs d’orientation en descente, précisément le point faible qui a piégé Molin et Furlanetto.

Pour ceux qui veulent visualiser l’ampleur de l’opération, un randonneur présent au bivouac a filmé une partie du sauvetage depuis le sol, minute par minute, et l’a partagée sur les réseaux sociaux : les images donnent une idée très concrète de la complexité du terrain et de la manœuvre nocturne des secouristes. Si le sujet du matériel de rappel et de sécurité vous intéresse, j’ai aussi listé l’équipement essentiel pour une grande voie en toute sécurité dans un article dédié.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que le syndrome du harnais ?

C’est un phénomène de compression des vaisseaux sanguins provoqué par une suspension prolongée et immobile dans un baudrier. Il ralentit le retour veineux vers le cœur et peut entraîner une perte de connaissance, voire un malaise grave, généralement entre 15 et 40 minutes après le début de la suspension selon les individus.

Le Campanile di Val Montanaia est-il dangereux pour les alpinistes confirmés ?

La voie normale est classée comme une grande classique accessible à des grimpeurs expérimentés, avec des passages jusqu’au 5e degré. Le danger principal ne vient pas tant de la difficulté technique pure que du risque d’erreur d’orientation en descente, sur un itinéraire où plusieurs vires peuvent se ressembler dans le brouillard.

Que faire en cas d’erreur de trajectoire pendant un rappel ?

La priorité est de s’arrêter dès le premier doute plutôt que de continuer à descendre en espérant trouver un appui. Si la corde s’écoule sans qu’aucune vire n’apparaisse, il faut remonter au relais précédent grâce à un système autobloquant, ou attendre en sécurité en donnant l’alerte si la remontée n’est pas possible seul.

Combien de temps a duré le sauvetage sur le Campanile di Val Montanaia ?

L’opération complète a duré un peu plus de cinq heures, de l’alerte donnée vers 19 heures le 19 août jusqu’au retour des deux alpinistes au pied de la paroi vers 1h30 du matin le 20 août. Paolo Molin est resté suspendu dans le vide environ 1h30 avant les premières tentatives de récupération.

5/5 - (9 votes)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *