L’automne au Manaslu 2026 vient officiellement de démarrer, et pour quiconque suit l’himalayisme depuis quelques années, cette ouverture de saison a un goût particulier. Les cordistes de l’Expedition Operators Association (EOA) sont sur le départ, le camp de base commence à sortir de terre, et derrière les chiffres bruts des permis, c’est toute la mécanique d’une expédition commerciale moderne qui se remet en marche. Je suis ces saisons népalaises depuis un bon moment maintenant, et celle-ci a quelques particularités qui méritent qu’on s’y attarde plutôt que de se contenter d’un simple communiqué.
Ce qui me frappe d’entrée, c’est la vitesse. On parle ici d’une montagne de plus de 8 000 mètres où, il y a encore une quinzaine d’années, une expédition s’étalait sur près de deux mois. Aujourd’hui, entre la préparation des cordes fixes et la fermeture de la saison, on ne compte parfois que dix jours. C’est ce contraste entre la lourdeur logistique d’un 8 000 et la rapidité d’exécution actuelle qui rend cette ouverture de saison si intéressante à observer.
Sommaire
ToggleUne équipe de sept sherpas s’élance vers le pied de la montagne
Le point de départ concret de cette saison, c’est cette équipe de sept grimpeurs sherpas mandatée par l’EOA pour fixer les cordes jusqu’au sommet. Sous la conduite de Chhiring Bhote, le groupe composé de Lopsang Bhote, Ngima Sherpa, Pam Dorjee Sherpa, Furi Sherpa, Pasang Gyaljen Sherpa et Karma Sarki Sherpa a pris la route vers le pied du Manaslu. Leur mission est aussi technique que symbolique puisqu’ils doivent équiper la voie normale du bas jusqu’au sommet, puis y planter le drapeau népalais, comme le veut la tradition à chaque ouverture de voie.
Ce travail préparatoire, on en parle finalement assez peu dans les récits d’expédition grand public, alors qu’il conditionne tout le reste. Sans ces cordes fixes posées mètre après mètre, aucune expédition commerciale ne pourrait progresser dans les délais qu’on connaît aujourd’hui. C’est un métier à part entière, dangereux, exigeant, et qui repose sur une poignée de grimpeurs d’élite dont on ne retient presque jamais le nom une fois la saison terminée.
Pendant ce temps, les agences commerciales s’activent déjà pour installer l’immense camp de base et vont enchaîner très vite avec la construction du camp 1, posé sur une vaste plaine enneigée typique du versant népalais du Manaslu. L’ambiance de ces premiers jours ressemble presque à un chantier : tentes, matériel, groupes électrogènes, cuisines de camp, tout doit être opérationnel avant l’arrivée massive des clients.

Pourquoi les cordes fixes sont devenues le vrai marqueur de la saison
Il faut comprendre un point essentiel du système himalayen moderne : ce sont les équipes de sherpas professionnels qui équipent aujourd’hui la quasi-totalité des voies normales sur les sommets népalais dépassant 8 000 mètres, du camp de base jusqu’au sommet. Tous les autres grimpeurs, qu’ils soient guidés ou en expédition commerciale, suivent ensuite ce même fil de corde. C’est devenu, de fait, le véritable indicateur du début de saison : tant que les cordes ne sont pas posées, rien ne bouge vraiment sur la montagne.
Il existe évidemment des exceptions, mais elles restent rares. Quelques cordées autonomes choisissent délibérément de grimper hors saison ou en style alpin, sans dépendre de ce balisage collectif. Sur le Manaslu, la fenêtre commerciale est en revanche très concentrée : tout se joue en septembre et en octobre, une période resserrée qui explique en partie pourquoi la montagne peut accueillir plusieurs centaines de personnes en à peine quelques semaines.
L’an dernier, ce phénomène de compression avait été particulièrement net. Les cordistes avaient réalisé les toutes premières ascensions de la saison dès le 21 septembre, et la montagne avait déjà fermé le 2 octobre, avec plus de 600 sommets validés sur cette fenêtre. Ce timing très serré a d’ailleurs libéré du temps pour les guides locaux, le personnel de soutien et une partie des alpinistes, qui ont pu enchaîner sur d’autres objectifs himalayens dans la foulée.
Un style alpin qui résiste à la logique commerciale
Ce qui donne du relief à cette mécanique bien huilée, ce sont justement les exceptions. Au printemps dernier, l’Ukrainien Alex Moroz et le Russe Mark Ablovacky ont gravi le Manaslu seuls au monde, sans oxygène supplémentaire ni assistance, dans un style résolument alpin. Ce genre d’ascension reste aujourd’hui presque anachronique face à la logistique commerciale dominante, mais elle rappelle que la montagne peut encore se pratiquer autrement.
C’est exactement ce type de récit qui me fascine dans l’himalayisme actuel. D’un côté, une industrie extrêmement rodée capable de faire sommeter plusieurs centaines de personnes en dix jours. De l’autre, des grimpeurs qui choisissent volontairement la lenteur, l’incertitude et l’autonomie complète, sur la même montagne, presque au même endroit. Cette cohabitation entre deux philosophies d’ascension totalement opposées est, à mon sens, l’un des traits les plus intéressants du Manaslu par rapport à d’autres 8 000.

Combien de permis attendus pour cette saison
D’après les chiffres du Département du Tourisme du Népal, 659 personnes ont atteint le sommet du Manaslu en 2025, en comptant à la fois les étrangers et les grimpeurs locaux. Il faut nuancer ce total puisque certains guides sherpas comptabilisent plusieurs sommets au cours de la même saison, ce qui gonfle mécaniquement le chiffre global.
Pour la saison à venir, le Département table sur environ 300 permis délivrés aux alpinistes internationaux. Si cette prévision se confirme, elle marquerait un net recul par rapport aux 381 permis accordés en 2025. Plusieurs facteurs peuvent encore faire bouger cette estimation dans les semaines qui viennent, notamment les reports en provenance d’autres sommets tibétains fermés cette année.
Voici les points clés à retenir sur les volumes de cette saison :
- 659 sommets enregistrés au Manaslu en 2025, étrangers et locaux confondus
- 381 permis internationaux délivrés l’an dernier
- 300 permis environ attendus pour l’automne 2026, selon les prévisions actuelles
- Une fenêtre commerciale très courte, généralement calée entre fin septembre et début octobre
- Une possibilité de révision à la hausse selon les reports depuis le Tibet et le Pakistan
L’effet report depuis le Cho Oyu et le Shisha Pangma
Un élément vient bousculer les prévisions initiales : l’Association sino-tibétaine d’alpinisme a confirmé l’interdiction des expéditions étrangères sur le Cho Oyu et le Shisha Pangma, les deux sommets tibétains de plus de 8 000 mètres. Mécaniquement, une partie des alpinistes qui avaient prévu de grimper côté tibétain cette saison pourrait se rabattre sur le Manaslu, qui reste l’un des rares 8 000 encore facilement accessibles en automne.
Ce genre de bascule n’a rien d’anecdotique. Elle peut faire grimper le nombre réel de permis bien au-delà des 300 initialement annoncés, et modifier sensiblement l’ambiance sur la montagne, avec des camps de base plus denses que prévu et une pression accrue sur les créneaux de sommet.
Pakistan contre Népal, une bascule qui se confirme
L’autre variable de cette saison vient du Pakistan, où la saison estivale sur les 8 000 a été particulièrement compliquée. Les conditions météo dégradées ont limité le nombre d’ascensions, et le coup d’arrêt le plus dur est venu du Broad Peak, où une avalanche a coûté la vie à dix alpinistes le 30 juillet dernier. Conséquence directe, personne n’a atteint le sommet du K2 cette année, une première depuis le début de la pandémie de Covid-19 en 2020. Les rares cordées encore présentes sur la montagne ont renoncé après cette nouvelle tragique venue du sommet voisin.
Dans ce contexte, plusieurs alpinistes qui visaient initialement le Pakistan pourraient annoncer des ajouts de dernière minute au Manaslu. C’est notamment le cas du Polonais Lukas Supergan, l’un des premiers à avoir officialisé son projet cet automne. Il tentera l’ascension sans oxygène supplémentaire ni assistance de sherpas, dans la lignée d’un style engagé.
Supergan hésitait justement entre le Broad Peak et le Manaslu pour cette saison. L’an dernier déjà, il avait été le tout dernier alpiniste à renoncer à sa tentative pakistanaise, freiné par de mauvaises conditions sur la voie. Craignant de revivre le même scénario, il a fini par trancher pour le Manaslu en septembre. Sur les réseaux sociaux, il a résumé la situation ainsi, en substance : les événements de cet été au Pakistan ont validé, selon lui, la justesse de ce choix.
Mon regard sur cette ouverture de saison
Je valide sans hésiter l’intérêt de suivre cette saison de très près. Ayant moi-même passé du temps sur les sentiers menant vers le camp de base de l’Everest, à plus de 5 300 mètres, je sais à quel point l’altitude et la logistique himalayenne transforment le moindre détail en enjeu majeur. Voir une équipe de sept sherpas partir fixer des cordes sur près de 8 000 mètres de dénivelé, en sachant que des centaines de destins vont dépendre de leur travail, ça remet les choses en perspective sur ce que représente réellement une expédition commerciale aujourd’hui.
Ce qui me plaît particulièrement dans la saison 2026, c’est cette tension entre plusieurs récits qui se superposent : la baisse annoncée des permis, l’effet report depuis le Tibet, la bascule depuis un Pakistan endeuillé, et en toile de fond, des alpinistes comme Moroz, Ablovacky ou Supergan qui continuent de choisir des styles d’ascension exigeants, loin de la logistique de masse. C’est cette diversité de trajectoires, sur une même montagne et une même fenêtre de quelques semaines, qui rend l’automne au Manaslu aussi passionnant à suivre cette année.

Foire aux questions
Quand commence la saison d’automne au Manaslu en 2026 ? La saison démarre traditionnellement fin septembre, dès que les équipes de sherpas terminent la pose des cordes fixes jusqu’au sommet, et se referme généralement début octobre.
Combien de permis pour le Manaslu sont attendus cette saison ? Le Département du Tourisme du Népal table sur environ 300 permis internationaux, contre 381 en 2025, même si ce chiffre pourrait remonter avec les reports depuis le Tibet et le Pakistan.
Peut-on encore grimper le Manaslu sans guide ni oxygène ? Oui, certains alpinistes comme Lukas Supergan ou le duo Moroz-Ablovacky choisissent volontairement un style alpin autonome, sans oxygène supplémentaire ni assistance de sherpas, même si la grande majorité des ascensions reste encadrée.
Pourquoi le Pakistan influence-t-il la saison au Manaslu ? Après une saison estivale meurtrière au Broad Peak et l’absence totale d’ascension du K2 en 2026, plusieurs alpinistes envisagent de se reporter sur le Manaslu, jugé plus accessible et moins exposé cet automne.
À propos de OutWild
Salut, moi c’est Karim Akachar. Alpiniste et himalayiste passionné, fondateur du média Outwild, je pratique l’alpinisme en solo ou en binôme, principalement en style alpin. À travers mes expéditions, je partage des récits de terrain, des conseils techniques et mon expérience de la montagne, avec l’envie de transmettre les valeurs d’autonomie, d’engagement et de respect du milieu alpin.
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