Charles Dubouloz incarne une forme d’alpinisme rare, celle qui refuse les voies normales et les ascensions balisées pour s’engager dans des faces verticales parmi les plus engagées des Alpes et de l’Himalaya. Guide de haute montagne de métier, alpiniste de haut niveau par passion, il vient de clore une trilogie hivernale ambitieuse sur le massif du Mont-Blanc — en solo. Autant dire qu’on n’est pas ici dans le registre du dimanche.
Quand on l’écoute parler de montagne, quelque chose se passe. Les mots sont justes, l’émotion affleure, et on comprend vite que derrière les exploits se cache une réflexion profonde sur le sens du risque, le besoin de performance et la difficulté de lâcher prise.
Sommaire
ToggleDes premières chutes en VTT aux sommets du monde
Avant d’être alpiniste, Charles Dubouloz était simplement un gamin qui aimait forcer dans l’axe. Grandi à la campagne, il passait ses journées dehors, sur un vélo, à descendre des pentes que ses copains refusaient. Le premier grand souvenir ? Une chute mémorable en VTT — tibia ouvert, urgences, vacances gâchées — et surtout, la révélation d’un tempérament.
« J’avais déjà cette envie de pousser un peu plus loin que les autres », confie-t-il. Cette intrépidité naturelle l’a conduit vers les sports d’endurance très jeune : vélo de route en catégorie amateur, trail, ski alpinisme, puis escalade. Un parcours éclectique mais cohérent, guidé par une même boussole : la sensation de forcer, de transpirer, de se dépasser.
Ce n’est pas le titre de professionnel qui l’a motivé. C’est la performance elle-même — dans tous les domaines. Il cite son ami Jean Sulpis, cuisinier étoilé, avec autant d’admiration qu’un champion olympique. Ce qui l’attire, c’est la passion qui pousse quelqu’un à repousser ses propres limites, peu importe le terrain.
Guide de haute montagne, un métier qu’il aime profondément
Devenir guide de haute montagne, c’est l’aboutissement d’années de formation, d’un examen exigeant, et d’une culture de la montagne acquise pas à pas. Charles l’exerce avec fierté, mais l’a mis entre parenthèses pendant quelques années pour se concentrer sur ses propres expéditions.
Quand la performance prend trop de place
Pendant cette période, quelque chose lui a manqué. Pas la montagne — il y était tous les jours. Mais la montagne pour l’autre. Guider, c’est aller en altitude pour quelqu’un d’autre, pour son rêve à lui, sans chrono, sans enjeu personnel. C’est ce décentrement total qui lui a manqué.
« Quand tu guides, tu es complètement en dehors de toi-même. Tu vas pour ton client. Et ça, ça te permet d’être en montagne sans aucun enjeu », explique-t-il. Aujourd’hui, il a repris quelques sorties de guidage — pas pour l’argent, mais pour ce luxe rare d’aller en montagne simplement, légèrement.
Accepter le risque sans le banaliser
C’est peut-être le sujet sur lequel Charles Dubouloz est le plus lucide. L’alpinisme de haut niveau comporte des risques objectifs, et il ne cherche pas à les minimiser. Il les nomme, les intègre et les accepte — mais sans naïveté.
« Les alpinistes très forts qui ont fait des carrières longues ? Il n’y en a plus aucun pour t’en parler. » Cette phrase, lâchée presque tranquillement, résume tout. Plus tu t’exposes longtemps, plus les probabilités jouent contre toi. C’est mathématique. Et c’est cette réalité qui l’amène, au faîte de sa pratique, à envisager un pas de côté.
Il cite Walter Bonatti, le légendaire alpiniste italien qui a décidé d’arrêter à 35 ans pour devenir grand reporter. Une vie pleine, une carrière accomplie, et surtout — il était encore là pour la raconter. Pour Charles, c’est ça, le vrai exploit.
Les signaux que la vie envoie
L’été dernier, au Pakistan, au pied du Gasherbrum 4, il est tombé dans une crevasse — sans être encordé, une chute d’une quinzaine de mètres. Il s’en est sorti. Mais quelque chose a changé.
« J’avais ma fille de 7 ans en vacances scolaires. J’étais là, à deux doigts de mourir sur un mauvais glacier, au lieu d’être à la plage avec elle. » Ce moment-là, il l’a vécu comme un signal. Pas une rupture, pas un arrêt brutal — mais une invitation à recalibrer les priorités.
Ce que la peur fait vraiment en montagne
Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, Charles Dubouloz n’est pas quelqu’un qui ne ressent pas la peur. Au contraire. Il la ressent presque tout le temps en montagne — et c’est exactement pour ça qu’il est encore là.
« La peur, c’est presque la meilleure assurance vie qui soit. C’est elle qui te maintient en éveil pendant 5, 6 jours d’affilée. » Quand la peur disparaît dans une ascension engagée, le risque d’erreur monte. Une manipe ratée sur la corde, une mauvaise décision à la frontale — c’est souvent là que les accidents arrivent.
La peur, dans son cas, n’est pas paralysante. Elle est structurante. Elle cadre chaque mouvement, chaque décision, chaque bivouac.
L’addiction à la verticalité
Pourquoi est-ce si difficile d’arrêter ? Charles y répond avec une franchise désarmante. Il évoque ce moment de flow absolu que seule l’escalade technique lui procure — cet état où plus rien n’existe en dehors du mouvement, de la prise, du rocher.
« Quand tu cours, ton cerveau peut faire des allers-retours. Tu penses à ce que tu vas manger ce soir. En escalade engagée, c’est impossible. Tu es à 100 % dans l’instant. » Ce niveau de concentration totale, il ne le retrouve nulle part ailleurs. Pas dans les ultras, pas dans le vélo, pas dans le parapente qu’il pratique pour descendre des montagnes avec une totale décontraction.
À cela s’ajoutent les bivouacs en face, les réveils baignés de lumière rose sur des parois verticales, les silences à 4000 mètres. Des expériences que beaucoup ne vivront jamais, et dont il parle avec une émotion palpable.
Ce qu’il y a dans le sac d’un alpiniste en hiver
Pour les curieux — et ils sont nombreux — voici ce qu’on trouve dans un sac d’alpinisme hivernal de quelques jours, tel que Charles le décrit :
- Un duvet compact en fond de sac, indispensable
- Un demi-matelas accordéon coupé à 1 mètre pour isoler le buste du sol
- Un réchaud + gaz (dosé au minimum pour économiser le poids)
- Chaussons d’escalade en plus des grosses chaussures de montagne et crampons
- Deux piolets techniques, gants supplémentaires, doudoune, pantalon duvet
- Nourriture pesée au gramme près — barres, repas liofilisés
- Trousse de secours minimaliste : antidouleurs forts, pansement compressif
- Téléphone uniquement, sans radio dans certains cas
Le tout pour 7 à 8 kg maximum, pesé avec obsession. En style alpin, chaque gramme compte — c’est la philosophie qui rend incompatible toute bouteille d’oxygène avec ce type d’ascension.

Les 8000 mètres, vraiment pas sa tasse de thé
Charles Dubouloz n’est jamais monté à 8000 mètres. Non pas par manque de capacité, mais par choix philosophique. Ce qui l’intéresse, ce sont les faces raides, techniques, non explorées — et celles-là se trouvent davantage à 6000-7000 mètres, là où l’escalade reste possible sans oxygène ni corde fixe.
« Monter à 8000 m en voie normale avec de l’oxygène, c’est un peu comme mettre une batterie électrique sur ton vélo. Tu arrives au sommet, mais tu n’as pas grimpé. » Il préfère citer Tom Livingstone et Aleš Česen, auteurs d’une ascension extraordinaire juste sous les 8000 m, récompensée par un Piolet d’Or — en style alpin, sans artifice, sur une arête technique dingue.
Le réchauffement climatique modifie profondément ce terrain de jeu : moins de glace, plus de chutes de pierre, des accès de plus en plus dangereux. Certaines voies mythiques comme celles de l’Aiguille du Fou sont aujourd’hui presque impraticables non pas à cause de leur difficulté technique, mais à cause des risques objectifs à l’approche. Charles en a lui-même fait l’expérience de près.
L’avenir selon Charles Dubouloz
Après sa trilogie hivernale en solo sur le massif du Mont-Blanc, il dit vouloir ralentir — non pas arrêter, mais changer de rythme. Faire plus d’escalade sportive en falaise. Peut-être un petit enchaînement connecté en parapente cet été. Et surtout, apprendre à vivre sans le prochain grand projet identifié.
« Mon défi aujourd’hui, c’est d’accepter de vivre sans ces défis. Et c’est presque le plus dur. »
C’est une phrase qui dit beaucoup sur l’homme — et sur ce que la montagne, à force de tout prendre, peut finir par vous rendre.
FAQ
Qui est Charles Dubouloz ?
Charles Dubouloz est l’une des figures majeures de l’alpinisme moderne en 2026.
- Profil : Guide de haute montagne originaire d’Annecy, il s’est fait connaître mondialement en janvier 2022 par son ascension historique de la face Nord des Grandes Jorasses (voie Rolling Stones) en solo et en plein hiver.
- Philosophie : Il incarne une nouvelle génération d’alpinistes qui privilégient la difficulté technique et l’engagement mental au simple record d’altitude.
- Actualité 2026 : Après ses exploits dans le massif du Mont-Blanc, il continue d’exporter son savoir-faire sur les parois les plus techniques de l’Himalaya, toujours dans un style minimaliste.
Qu’est-ce que le style alpin en alpinisme ?
C’est le sommet de l’éthique en haute montagne.
- Le concept : Contrairement au style « expédition » (lourd), le style alpin implique de gravir une face d’une seule traite, de bas en haut, avec ce que l’on porte sur le dos.
- Les règles : Pas de cordes fixes installées à l’avance, pas de camps intermédiaires pré-établis par des tiers, et pas de porteurs d’altitude.
- L’engagement : En mai 2026, ce style reste la référence absolue pour valider une performance de haut niveau, car il laisse une chance égale à la montagne et à l’alpiniste.
Pourquoi Charles Dubouloz refuse-t-il l’oxygène en altitude ?
Pour lui, l’oxygène est une « frontière invisible » qui modifie la réalité de la montagne.
- L’analogie : Comme il le souligne souvent, utiliser de l’oxygène revient à ramener artificiellement l’altitude à 5 000 m alors que l’on se trouve à 8 000 m.
- La performance : Le refus de l’oxygène permet de se confronter à ses propres limites physiologiques. C’est une démarche d’honnêteté envers soi-même et envers le sommet convoité.
- Sécurité : Bien que plus risqué physiquement, cela impose une écoute de soi plus fine : si le corps ne suit plus, on redescend, au lieu d’être « poussé » par une assistance chimique.
Quel est le risque principal selon lui en alpinisme de haut niveau ?
Le risque majeur est statistique et lié à la « durée d’exposition ».
- L’usure du temps : Dans sa vision du métier en 2026, Dubouloz explique que chaque sortie est un jet de dés. Plus on multiplie les ascensions extrêmes, plus on s’approche statistiquement du moment où les facteurs incontrôlables (chute de pierres, séracs) finiront par croiser notre route.
- La gestion mentale : Le défi est de rester lucide malgré la fatigue et l’envie de réussir. Savoir renoncer à quelques mètres du sommet est, selon lui, la preuve de la plus grande maîtrise technique.
- L’acceptation : Il considère que le danger fait partie intégrante du jeu ; c’est précisément ce qui donne du prix à la vie une fois de retour en vallée.
À propos de OutWild
Salut, moi c’est Karim Akachar. Alpiniste et himalayiste passionné, fondateur du média Outwild, je pratique l’alpinisme en solo ou en binôme, principalement en style alpin. À travers mes expéditions, je partage des récits de terrain, des conseils techniques et mon expérience de la montagne, avec l’envie de transmettre les valeurs d’autonomie, d’engagement et de respect du milieu alpin.
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Tout à fait !
Incroyable la tentative du japonais Yuichiro Miura. Descendre en parachute, fallait y penser 😂😂
2 messages sur “Interview avec l’alpiniste français Charles Dubouloz”
j’adore le personnage simple et grand humainement et sportivement
En effet, une belle philosophie de vie !