La première ascension de la face nord du Kongde Ri Sar (6 093 m) est passée presque inaperçue en mai dernier, éclipsée par le cirque annuel de l’Everest à quelques kilomètres de là. Trois alpinistes autrichiens — Elias Hangweyrer, Max Muck et Jakob Ritzl — ont pourtant réussi quelque chose que personne n’avait encore fait : ouvrir une voie directe de 1 250 mètres sur la paroi nord de ce sommet du Khumbu, à vol d’oiseau de Namche Bazaar. Ils ont baptisé leur itinéraire « The Edge of Patience » (M7+, A2, AI6 R, 2 500 m de développement total), et le nom dit tout.
Ce type d’ascension me fascine profondément. Pas les expéditions à gros budget avec des équipes de sherpas et des permis à six chiffres, mais ces trois gars qui regardent un mur que personne n’a jamais grimpé et qui se demandent : pourquoi pas ?
Sommaire
ToggleUne face ignorée à portée de Namche Bazaar
C’est l’une des premières questions que se sont posé les Autrichiens en arrivant dans la région : comment une paroi de 1 250 mètres pouvait-elle rester vierge de toute voie directe, à seulement quelques kilomètres de l’un des villages les plus fréquentés du Népal ?
Namche Bazaar, c’est le hub du Khumbu, le point de passage obligé de toutes les expéditions Everest. Des milliers de trekkeurs et d’alpinistes y transitent chaque année. Et pourtant, la face nord du Kongde Ri Sar — massif bien visible depuis la vallée — n’avait jamais été attaquée directement. Pas par manque d’intérêt, sans doute, mais parce que les yeux restent rivés sur les géants : Everest, Lhotse, Ama Dablam.

Le Kongde Ri est un groupe de sommets entre 5 500 et 6 200 mètres, dominant la rive ouest de la Dudh Koshi. Depuis Namche, la silhouette est imposante. La face nord, exposée, glacée, compacte, avait tout pour décourager. C’est précisément ce qui a attiré Hangweyrer, Muck et Ritzl.
La première tentative, à 100 mètres du sommet
Les trois hommes arrivent en mai 2025 dans la région, fascinés par cette paroi nord. Muck tombe malade au camp de base — contrainte classique en altitude, rien n’est jamais simple dans le Khumbu. Hangweyrer et Ritzl partent en reconnaissance et lancent une première tentative à la mi-mai.
Quatre jours sur la paroi. Quatre jours à progresser sur un terrain mêlant roche compacte et glace variable, à bivouaquer dans des conditions dégradées, à gérer l’incertitude longueur après longueur. Et puis, à 100 mètres du sommet, la montagne dit non. La difficulté est trop soutenue, les conditions trop mauvaises. Ils font demi-tour.
Cent mètres. C’est la marge cruelle qui sépare parfois l’histoire de l’anecdote. À ce moment-là, les deux alpinistes doutent de pouvoir revenir. La saison avance, la chaleur monte, la neige ramollit. Muck, qui les a rejoints entretemps, partage ce pessimisme. Ils se résignent à l’idée que c’est peut-être fini pour cette fois.

Photo : @elias hangweyrer
La tempête qui sauve tout
C’est là que la météo du Khumbu joue un tour inattendu — dans le bon sens. Un front orageux s’installe sur la région. Pas une bonne nouvelle en apparence, mais la tempête ramène exactement ce qu’ils espéraient : un coup de froid, une stabilisation des conditions sur la face nord.
« Nous étions presque certains que la saison était devenue trop chaude et que nous n’aurions pas d’autre occasion », raconte Hangweyrer. « Puis un front orageux est arrivé et a apporté exactement la baisse de températures que nous espérions. »
Mais la tempête ne lâche pas tout de suite. Jour après jour, les trois alpinistes attendent dans un refuge, surveillant le ciel, rongeant leur frein. Des semaines d’immobilité forcée. Je connais ce sentiment pour l’avoir vécu en trek, dans une tout autre mesure, bloqué par la neige sur un col entre Namche et Tengboche — cette attente qui creuse le moral autant que l’altitude. Pour eux, c’était cela multiplié par cent, avec l’enjeu d’une voie jamais ouverte au bout.
La fenêtre de beau temps n’arrive qu’à la toute dernière semaine de leur séjour au Népal.

Photo : @elias hangweyrer
Six jours sur la paroi
Les voilà repartis, dos au mur dans tous les sens du terme. Un jour d’approche jusqu’au pied de la face, cinq jours de grimpe sur la paroi elle-même, une journée de descente en rappel. Sept jours en tout pour un objectif qui aurait pu se résumer à « trop difficile, on rentre ».
Ce que décrivent les alpinistes dans leurs comptes rendus donne une idée précise de ce que signifie AI6 R sur une face nord himalayenne :
- Roche extrêmement compacte rendant la protection précaire sur de nombreuses longueurs
- Glace de mauvaise qualité forçant le recours à l’escalade artificielle (A2) sur certains passages
- Bivouacs humides dans des sacs de couchage mouillés
- Traversées interminables pour trouver la ligne de moindre résistance
- Pierres instables et terrain non consolidé tout au long de la paroi
- Incertitude permanente sur la topographie des longueurs supérieures
« Ce furent six jours de pierres instables, de glace fine, de sacs de couchage mouillés, de neige fondue, de traversées interminables et plus d’incertitude que de confiance », se souvient Max Muck.
Ce type de récit, on le lit différemment quand on a soi-même marché plusieurs semaines dans le Khumbu, passé des nuits à 5 000 mètres avec le froid qui s’infiltre dans les coutures de la tente. Ces hommes étaient à 6 000 mètres, dans la paroi, depuis des jours, sans filet.
La sortie au sommet
Les 30 derniers mètres
Dans les sections supérieures, Hangweyrer, Muck et Ritzl progressaient à vue, sans topo, sans connaissance préalable du terrain. Chaque longueur pouvait mener à une impasse. Sur une première voie, c’est l’une des formes d’engagement les plus pures qui soit — on ne sait pas si ce qu’on voit depuis le bas correspond à ce qu’on trouvera en haut.
« Même dans les 30 derniers mètres, nous avons dû traverser pour trouver la sortie », explique Hangweyrer. « Le soulagement que j’ai ressenti en atteignant enfin le névé sommital est indescriptible. Je n’ai pas pu retenir un cri de joie. »
La cotation de la voie
« The Edge of Patience » est cotée M7+, A2, AI6 R sur 2 500 mètres de développement (pour une face de 1 250 m de hauteur réelle). Pour contextualiser :
- M7+ désigne des passages de mixte très soutenus, nécessitant une maîtrise complète de la technique crampons-piolets sur rocher
- A2 indique des passages d’escalade artificielle sur des points de protection peu solides
- AI6 correspond à de la cascade de glace technique de haut niveau
- Le R (Runout) signale des sections où une chute serait potentiellement mortelle faute de protection suffisante
C’est une voie sérieuse, réservée à des cordées très expérimentées. Pas une voie « commerciale » du Khumbu.

La descente et le moment inoubliable
La descente en rappel fut une épreuve supplémentaire. Les trois alpinistes étaient épuisés, sévèrement déshydratés, à la limite physique. Ce qui les attendait au pied de la paroi restera peut-être le moment le plus fort de toute l’expédition.
« Un des moments les plus marquants fut celui où, quelque part au pied du mur, bien après la tombée de la nuit, nous avons soudain aperçu des lampes frontales se diriger vers nous », raconte Max Muck. « Notre famille de Thame, qui nous accueillait à la maison, était sortie avec du thé, des boissons et de quoi manger, car elle pensait que nous pourrions rentrer tard et affamés. »
Thame est un petit village à l’ouest de Namche, dans la vallée de la Bhote Koshi — une communauté sherpa parmi les plus authentiques de la région. Ce genre de geste dit tout de la relation particulière qui se noue entre les alpinistes et les habitants de la vallée lorsqu’on prend le temps de s’installer, d’attendre, de vivre sur place plutôt que de passer en coup de vent.
« Après des semaines passées en montagne, ce moment passé assis dans l’herbe, sous les étoiles, une tasse de thé chaud à la main, restera gravé dans nos mémoires », conclut Muck.
J’ai moi-même vécu quelque chose d’approchant après mon arrivée à Gorak Shep lors de mon trek au camp de base de l’Everest — cette fatigue qui s’évacue d’un coup dès qu’on retrouve de la chaleur humaine et une boisson chaude. Mais eux revenaient d’une première mondiale. La tasse de thé devait avoir un goût différent.

Photo : @elias hangweyrer
Pourquoi cette ascension compte
Dans un Khumbu dominé par les statistiques Everest (record de permis en 2025, polémiques sur la gestion des files d’attente en zone de mort, hélitreuillages médiatisés), l’ascension du Kongde Ri Sar par la face nord est le contrepoint silencieux que beaucoup d’alpinistes attendaient.
Pas de permis à 11 000 dollars. Pas de sherpas de haute altitude. Pas de tentes fixes ni de bouteilles d’oxygène. Trois alpinistes, une paroi vierge, des semaines d’attente et la volonté de ne pas rentrer bredouilles.
Le nom qu’ils ont choisi — « The Edge of Patience » — est peut-être la meilleure description de ce que l’alpinisme de haute montagne demande réellement : non pas seulement la force physique ou la technique, mais la capacité à tenir dans l’attente, à ne pas craquer quand la météo refuse de coopérer, à repartir quand tout invite à abandonner.
C’est ce qui distingue les voies qui restent dans les annales de celles qu’on oublie. Et cette première sur la face nord du Kongde Ri Sar, j’ai la conviction qu’on en reparlera.
FAQ
Qu’est-ce que le Kongde Ri Sar et où se trouve-t-il ?
Le Kongde Ri Sar (6 093 m) est un sommet du massif Kongde Ri, situé dans la vallée du Khumbu au Népal. Il se trouve à quelques kilomètres seulement de Namche Bazaar, le principal hub logistique des expéditions Everest. Sa face nord, haute de 1 250 mètres, vient de recevoir sa première voie directe en mai 2025.
Quelle est la difficulté de la voie « The Edge of Patience » ?
La voie est cotée M7+, A2, AI6 R pour un développement total de 2 500 mètres. Elle cumule escalade mixte technique, passages d’artificielle sur protection précaire et glace de haute difficulté avec des sections engagées (runout). C’est une voie réservée à des alpinistes très expérimentés en terrain alpin de haute montagne.
Qui sont les alpinistes qui ont réalisé cette première ?
Elias Hangweyrer, Max Muck et Jakob Ritzl, trois alpinistes autrichiens. Ils ont séjourné plusieurs semaines dans la région de Thame en mai 2025, attendant une fenêtre météo favorable après l’échec d’une première tentative à 100 mètres du sommet.
Pourquoi cette voie n’avait-elle jamais été ouverte avant ?
La face nord du Kongde Ri Sar présente des conditions particulièrement exigeantes : roche compacte offrant peu de possibilités de protection, glace de qualité variable et terrain engagé du bas jusqu’au sommet. La région étant dominée par l’attraction de l’Everest et des 8 000 voisins, les faces secondaires des sommets de 6 000 mètres restent souvent inexplorées malgré leur proximité avec Namche Bazaar.
À propos de OutWild
Salut, moi c’est Karim Akachar. Alpiniste et himalayiste passionné, fondateur du média Outwild, je pratique l’alpinisme en solo ou en binôme, principalement en style alpin. À travers mes expéditions, je partage des récits de terrain, des conseils techniques et mon expérience de la montagne, avec l’envie de transmettre les valeurs d’autonomie, d’engagement et de respect du milieu alpin.
Voir tous les articles de OutWildRelated posts
Comment la technologie transforme les activités outdoor au Maroc
Comment les voyageurs peuvent obtenir une connexion internet fiable en France
Gangapurna ouest 7 140 m, l’ascension ultime vers le dernier sommet vierge du Népal
Charles Dubouloz et le solo hivernal : plongée dans la trilogie la plus intense de l’alpinisme français
Une team Russe tente le style alpin sur le Makalu au Népal
Manaslu 2026 : alerte sur le pont provisoire du sentier
Record d’alpinistes pour le Mont Manaslu au Népal cette année
Trekking avec chien : 7 conseils essentiels pour partir sereinement
Moniteur d’escalade : un métier qui recrute, comment s’y former ?
Manaslu automne 2026 : 5 signes d’une saison qui s’annonce déjà à part
Alpiniste coincé dans les Dolomites : le sauvetage spectaculaire de 5 heures au Campanile di Val Montanaia
Broad Peak : sept décennies de décès sur la 12e plus haute montagne du monde
Derniers articles
Derniers commentaires
En Alpinisme, la base c'est la question : "Est-ce que je peux mourir parce que je n'aurais pas emmené ce…
Tout à fait !
Incroyable la tentative du japonais Yuichiro Miura. Descendre en parachute, fallait y penser 😂😂